JACQUES GRUBER
LOYAUX
avec
la
FOI
et envers nous-mêmes
une ouverture sur notre foi
témoignage spirituel et
intellectuel
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PRÉSENTATION
Ce texte se compose de réflexions rassemblées au long de ma vie, réunies et mises en forme. C'est le témoignage d'un chrétien de culture et de formation protestante intéressé par l'intelligence de sa foi pour des esprits modernes et de son actualité dans un monde multiculturel. Monde occidental non-religieux -sinon adepte de toute espèce de religiosité- face à un monde oriental qui se radialise dans ses positions religieuses autochthones.
Comment être loyal avec une révélation tout en restant loyal envers sa culture moderne et inversement : loyal avec la culture moderne et loyal envers la révélation chrétienne, sans sacrifices, sans compromis, sans artifice, au sein d'une post-modernité sceptique et d'une hypermodernité multiculturelle tenté par le multiculturalisme ?
Un travail d'inventivité s'avère nécessaire, c'est pourquoi ce texte qui s'interroge sur la mythologie, les symboles, les notions et les croyances bibliques, sur les concepts spéculatifs chrétiens, et qui propose des alternatives à l'écart des raidissements intégriste ou fondamentaliste comme à distance d'un possible "n'importe quoi" libéral ne se lit pas comme un travail universitaire, il demande à être apprécié si possible sur ses apports créatifs (Que proposeriez-vous d'autre ?).
Mon texte, relativement court au vu du projet, est rédigé à l'intention des personnes qui n'ont pas fait d'études de théologie, mais qui s'intéressent à la culture théologique chrétienne. De petits excursus, appelés par des numéros de notes, apportent les éléments de culture théologique qui peuvent manquer au lecteur. Par endroit, j'emploie des termes
techniques, les non-spécialistes n'ont pas à s'en préoccuper parce que ces termes
ne viennent que confirmer ce qui a été noté, en clair, précédemment.
J'écris dans un esprit de paix, librement et sincèrement, je m'adresse à tous, chrétiens ou croyants des autres religions, laïques, agnostiques, athées, persuadé qu'il existe partout des esprits bien disposés. Cela n'exclut pas que je puisse choquer ou blesser quelqu'un ou encore décevoir les autres, provoquer la moquerie, je reste prêt au dialogue dans la mesure de mes moyens.
J'écris dans un esprit de paix, librement et sincèrement, je m'adresse à tous, chrétiens ou croyants des autres religions, laïques, agnostiques, athées, persuadé qu'il existe partout des esprits bien disposés. Cela n'exclut pas que je puisse choquer ou blesser quelqu'un ou encore décevoir les autres, provoquer la moquerie, je reste prêt au dialogue dans la mesure de mes moyens.
Si je cite des auteurs et des livres, c'est dans un but indicatif, non pour faire étalage d'érudition, mais pour situer des courants de pensée, fixer des époques et préciser ce que je dis. On me demandera si c'est de première ou de seconde main ? Les cerises que j'offre, je les ai cueillies moi-même, sur l'arbre, excepté une ou deux poignées qui proviennent d'autres récoltants renommés.
On me reproche d'être affirmatif, mais je suis descriptif. Je dépeins une terre que j'ai beaucoup parcourue, tantôt découverte en marchant, tantôt vue d'avion.
J'invite les uns et les autres à recopier, citer, traduire ou diffuser mes textes, dès lors qu'ils leur ont apporté quelque chose, qu'il ne leur font subir aucun changement et qu'ils indiquent clairement leur auteur et leur provenance.
Jacques Gruber
Limeil-Brévannes, le 1er septembre 2018
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LES TÉMOINS
L'Église qui naît au premier siècle et
dont le Livre des Actes nous donne un aperçu est un donné historique
entièrement nouveau. Jusqu'à ces jours, le schème universel est : une terre, un
peuple, une langue, un alphabet, une natonalité, une religion (Égypte,
Babylonie, Israël, Grèce etc.). Désormais on a : des croyants sans terre parce
que de toutes terres, sans langue parce que de toutes langues, d'aucune
nationalité parce que venant de toutes les nationalités, formant des assemblées
locales en lien entre elles. On naît égyptien, babylonien, israélite, grec, on
ne naît pas chrétien, on le devient, suite à une démarche adulte dont on se
rend compte à terme (ou immédiatement, par exception) de la part décisive que
le Saint Esprit y a prise. Démarche que sanctionne un baptême, acte conféré par
l'Assemblée des témoins (héritière du QaHaL
d'Israël au Désert).
Ni élus ni saints, ni successeurs ni continuateurs, mais témoins
Témoins et
héritiers, héritiers et témoins, les deux sont indissociables, même s'il faut
les discerner. Nous sommes héritiers (élus et saints) en Christ et notre vocation (dans le chemin de l'Evangile) est d'êtres témoins du rêve visionnaire de Jésus/l'Évangile dans un monde dominé par les savoirs, par les applications des sciences, la mondialisation, la multiculturallité, où l'on peut théoriquement tout connaître et, dès à présent, savoir pourquoi nous ne pouvons pas encore connaître ce qui nous échappe, nous sommes les gens de la Parole/Évangile, témoins de cette Parole et de ses applications. Signes vivants de la grâce qui coûte, signes de contradiction,
quelle que soit notre culture et tout en aimant cette dernière.
Devons-nous renier les textes bibliques de la Création par la Parole (Ge 1, Jean 1) ? Bien que j'aie parlé plus haut d'un Réservoir quasi infini d'Avenir, à propos de l'eschatologie, je ne le pense pas, d'abord parce que la vision d'un univers qui a un commencement et va vers une fin est partagée par les théoriciens (Big-bang, Big-crash) et reste celle de la mentalité courante (62). Mais surtout, parce que la "Création par une parole" souligne le fait que le monde et la vie sont intelligibles -sans quoi, il n'y aurait de savoir de rien- et qu'un dialogue sur leur sens peut s'engager. D'autre part, je remarque comment la Création en sept Jours suit le même ordre que les étapes de la cosmogenèse, la géogenèse, l'anthropogenèse telles que la science les a établies deux mille six cents ans plus tard.
(62) Pour Baruch Spinoza (1632-1677), "Dieu" ou la Nature sont les deux faces d'une même médaille, immortalité et temporalité, esprit et corps, en tension interne. Son Éthique inaugure la philosophie de la négation (la négation comporte un degré de certitude plus grand que l'affirmation) : ‟Toute détermination est négation” (Ethique I).
Des cinq voies vers la connaissance de Dieu énoncées par Thomas d'Aquin (1225-1274), Kant (1724-1804) ne retenait que la preuve a contingentia mundi (l'émerveillement devant la nature suggère l'existence d'un "design" - un projet intelligent, thèse créationniste -) parce que c'était ‟la plus populaire”. D'où son épitaphe : ‟Le ciel au dessus de ma tête, l'impératif moral au fond de mon cœur”.
Pour un homme moderne, le texte de la Création (Ge 1, rédigé au 6ème siècle avant notre ère) est symbolique. Or, le symbole, ou la métaphore sont des clés qui, dans une culture ou universellement, introduisent à des phénomènes réels, sans se substituer à ceux-ci (dans le cas présent, la création par la Parole signifie que notre univers est intelligible). Dans le Prologue du Quatrième Évangile (Jn 1, 1-18, écrit dans les années 90 du premier siècle de notre ère), la clé de la symbolique de la Parole créatrice elle-même est faite réalité historique en la personne de Jésus de Nazareth (63). Jésus, la Parole, l'Évangile, faits être humain, tel est le coeur de nos histoires, le centre de l'Histoire, réalisation politique du Règne. En théologie, aussi, nous suivons cette indication lorsque nous procédons à ce que l'on appelle la concentration christologique (déjà rencontrée ici, plusieurs fois) : Jésus-Évangile devient notre point de vue premier et dernier sur tout être, toute chose.
(63) Dans l'expression : ‟A été faite chair” (Jean 1, 14), le mot "chair", est une métonymie. Chair est là pour "être vivant", " être humain", pour "âme-corps-coeur-esprit". Ce n'est pas le même sens que dans d'autres textes bibliques où "chair" (BâSâR, sarx) signifie "faiblesse humaine", "homme faillible" (És 10, 18 ; Ps 56, 5 ; Mt 16, 17 ; Jean 6, 63 ; Rm 7, 25, par exemple).
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La Bible ne se résume pas à des croyances superstitieuses, à des miracles et à la prédication du dimanche consistant au compte-rendu du dernier livre que l'on a lu. Ne cherchons pas à forcer le passage d'une représentation symbolique vers une explication rationnelle des phénomènes. Si rien ne se produit, nous sommes au moins en mesure de chercher et de trouver pourquoi cela ne passe pas dans le cas de figure donné, et cette explication, en elle-même, a une valeur.
La prédication est le moyen le plus
courant du témoignage. Elle ne consiste pas en des ‟Il faut”, ‟Nous devons”, ‟Vous
devez”. Ce n'est ni une offre, ni une proposition. C'est un accueil, un ‟Il vous/nous
est donné d'être , d'avoir, de pouvoir”, chacun à sa manière, de devenir en espérance. Elle garde ouvertes les significations bibliques en général, évangéliques en particulier.
La prédication de la Parole ne fait de nous ni des élus ni des saints, mais des témoins. Le Premier Testament nous rapporte des vocations individuelles de prophètes ; selon 2 Corinthiens 5, ‟en Christ” (concentration christologique), le sacerdoce universel ne fait jamais de nous que des occasions du Salut. Sans jamais nous prendre pour des prophètes (voire : pour le Messie).
C'est une façon de comprendre l'arbitraire apparent de la prédestination. Affirmée dans la Bible, la prédestination ne concerne qu'un petit nombre d'individus, prophètes, rois. Il lui est rendu explicitement témoignage par Jérémie (Jé 1, 5) et par Paul (Ga 1, 15). Ce dernier étend son expérience personnelle à tous les chrétiens (Rm 8, 29-30) (64). Dans ce cas, on peut comprendre que le petit nombre des élus concerne des témoins du Salut auprès des autres. Tout le monde est ainsi bénéficiaire du Salut de Jésus-l'Évangile par la prédestination d'un petit nombre, prédestination destinée à faire des témoins.
(64) Le texte deutéropaulinien d'Éphésiens 1, 5 et 11 parle d'une prédestination ‟En Christ” les chrétiens sont ainsi au bénéfice de la prédestination de Jésus (concentration christologique).
Nous annonçons la Bonne Nouvelle de la réconciliation, nous attestons de la grâce (la rémission du péché) qui est chose faite, tout cela sans recourir à des ‟Tu dois”, ‟Vous devez” , ‟Il faut”, mais avec des ‟Recevez”. L’évangélisation n'est pas une protestantisation ou une catholicisation des foules, mais l'annonce gratuite du Salut qui est dans le Christ (Messie) Jésus de Nazareth. Ce que nous donnons n'est jamais en notre possession, cela passe des uns aux autres, c'est une transmission qui nous transforme à chaque passage.
Le témoignage que nous donnons, en paroles et en actes, n'apporte aucune preuve. C'est une transmission circonstancielle expressive où une Parole intelligible -un bien qui ne dépend pas de nous, ne vient pas de nous- s'éclaire à la fois pour nous et pour l'un de nos prochains -peut-être pour sa vie entière-.
Témoigner
Être témoin ne dépend pas de nous, n'émane pas de celles et ceux en présence de qui nous sommes, ce n'est pas, d'abord, le témoignage de nos expériences vécues personnelles, c'est un témoignage biblique (une Parole) qui nous est donné, à nous, pas à un autre, ici et maintenant, pour telle ou telle personne et pas une autre, de telle sorte que, dès lors, il est indispensable que nous délivrions ce message. Nous retrouvons ici le thème de la prédestination qui se confirme par toutes celles, tous ceux, pour qui nous aurions voulu être des témoins et nous ne
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l'avons pas été. Mais aussi celles et ceux pour qui nous avons été des témoins et nous ne le savons pas encore aujourd'hui.
L'esprit scientifique consiste à comprendre le donné dans sa spécificité, l'Évangile, la parole de Dieu, mais le péché aussi, sont des spécificités bibliques. En Christ, le péché se révèle, comme péché pardonné, or nous nous adressons à des gens qui ne connaissent que l'erreur, la faute, la délit ou le crime. La Modernité s'accorde à notre prise de distance avec le péché originel, nos contemporains occidentaux, peu enclins à une rédemption, peuvent comprendre le pardon, la grâce (du moins au sens juridique).
Le témoignage ne se commande pas, c'est une occasion donnée. Nous n'avons pas la prétention de nous y préparer, ‟Ce que vous aurez à dire vous sera donné au moment même” (Mt 10, 19, en me permettant de varier les circonstances où cette parole de Jésus est prononcée).
Je pense à ceux que l'Évangile laisse indifférents et, avec douleur, à ceux qui le refusent de toutes leurs forces. Même parmi mes proches, dans nos familles. Dans de larges espaces sur notre planète, l'Évangile est même interdit (monde musulman où le Coran doit occuper tout l'espace, Inde où il est interdit de changer de religion).
Aujourd'hui, nous ne pouvons plus donner foi à des mythes, des oracles, des lois, des légendes, des croyances, des paraboles, des oracles ni même à des dogmes datant d'une ‟époque théologique” (comme dirait Auguste Comte, 1798-1857). Reste la foi comme relation vivante à Jésus par le moyen de son Évangile, mais aussi des intuitions uniques dans l'histoire du monde humain (la notion biblique de "dieu", le temps linéaire, la Trinité, la christologie "économiques", etc.). Ce sont ces intuitions que nous avons à penser, dire et incarner dans un témoignage actuel. Ce qui fait le plus de mal ce ne sont pas tant les textes bibliques eux-mêmes que les récits, les représentations picturales, les contes, les paroles de certains cantiques, les légendes rajoutées qui forment un fond d'enseignement religieux chrétien surajouté à la Parole biblique, dont on berce les enfants et que certains catéchismes prétendent inculquer aux adolescents.
La question de départ pourrait être celle-ci : ‟As-tu un rêve ?” ; ‟Quel est ton objectif dans la vie ?” ; ‟Comment voudrais-tu que le monde soit ?” (la question : ‟Quelle est ton ambition ?” , est particulièrement ambivalente). Ensuite, parler un langage accessible à tous, la vision de Jésus, celle des cieux, est universelle : le prochain, la Nature, l'amour, en sauver d'autres … (65)
(65) Au cours de l'écriture, j'ai indiqué des points d'accrochage possibles avec nos contemporains : le rêve visionnaire de Jésus ; les prémices du Règne ; entrer dans le rêve et dans la vision, être accueuilli par les prémices du Règne ; ci-après, L'Acquisition du Salut, : la Nouvelle Alliance.
Annoncer à tous l'Évangile de la Réconciliation
Ce n'est pas le témoignage que nous pouvons programmer qui change le monde, car le témoignage chrétien agit dans l'Histoire et en modifie le sens. C'est le
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moment où, pour quelqu'un d'autre, la Parole que nous avons pu apporter, sans doute même en l'ignorant, est devenue parole de réconciliation qui a transformé son environnement.
La réconciliation avec le Père, au sens de la parabole de l'enfant perdu et retrouvé (Lc 15, 11-32), est réconciliation avec soi-même et avec le prochain, entre Orient et Occident. C'est le fondement du pardon selon le Sermon sur la montagne (Mt 5, 43-48) où l'on pourrait traduire, au verset 48, "parfaits" par "accomplis". La réconciliation et le pardon, autrement dit : la grâce.
Dans un monde où s'affrontent Orient et Occident, où l'Orient cherche à prendre une revanche sur l'Occident en retournant contre lui les armes qu'il a mises au point, les Églises, classées à l'Occident, annoncent un message qui a été apporté par un oriental, un Salut conçu et exprimé dans la culture du monde oriental. Souvenons-nous en.
Prière : Père, procure une maison aux millions d'enfants et de jeunes qui peuplent les camps de réfugiés partout dans le monde. Permets qu'ils accèdent à une instruction sans préjugés et qu'ils rencontrent l'Évangile, Amen.
Attester de la grâce en Église
Sauf situations exceptionnelles (66) ou vocation particulière d'apôtre, nous attestons collectivement (ecclésialement) de la grâce qui est en Jésus Sauveur (Messie, Christ) lors de la célébration du baptême et de la cène et dans certaines bénédictions liturgiques (pardon, mariages). C'est ici que le corps de Christ prend sens
et forme, que nous cessons de n'être qu'une communauté.
(66) Lorsqu'un chrétien, une chrétienne, attestent individuellement de la grâce à quelqu'un, c'est en vertu d'un mandat ministériel (aumônerie, prédicateur-trice) ou du moins en référence à un pareil mandat s'il s'agit de circonstances tragiques.
Les personnes modernes et hypermodernes connaissent le besoin d'un pardon des péchés. Ce contre quoi elles peuvent éprouver un ressentiment, c'est le pardon ritualisé, transmis par le canal d'un clergé et non par l'annonce de la Parole de Vie (Parole pour exister). Avec l'Évangile versus Jésus, mieux qu'avec la Loi, s'établit une relation personnelle, bien éloignée d'un rapport avec une valeur, même personnifiée (Justice, Vérité, Liberté).
Nous avons tous, à quelque degré, le sens de la relation de type personnel avec une espèce de sainteté (le Peuple, la Patrie, la Nation, la Famille). À la fois exigée et inaccessible, la sainteté engendre la transgression, le péché, au sens vulgaire du mot. C'est tout le problème de Paul avec la Loi. La seule solution est le recours à une rédemption. S'il en existe une. Les disciples de Jésus (au sens large du mot de disciples) attendaient ‟La rédemption d'Israël” (Lc 24, 21) ; pour la foi chrétienne, la rédemption est universelle, elle a nom : Jésus ou l'Évangile (1 Co 1, 30) ou encore la grâce.
On ne se rachète pas soi-même par un acte violent qui répand la mort des mécréants. La rédemption reprend l'ancienne notion du rachat des esclaves sur le plan du Salut apporté par la Croix : ‟Vous avez été rachetés à un grand prix” (1 Co 6, 20, 23). Une acquisition non par achat, mais par rachat (acquisition passive). La grâce qui coûte. C'est l'un des mots qui rendent le mieux celui de "Salut".
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Rejoindre la condition ouvrière, comme le fit Simone Weil (1909-1943), la révolution de Fidel Castro (1927-2017) et du ‟Che” Guevara 1928-1967), à l'instar de Régis Debray (né en 1940), les démocraties populaires, les guérillas, hélas, ne suffisent pas pour libérer nos sœurs et frères qui luttent, le plus souvent en vain, en vue d'un travail qui les élève, une existence qui ait un sens, des conditions de vie dignes. Il serait préférable que les prémices du Règne imprègnent la société.
Témoigner personnellement du don de la justice
Annoncer la réconciliation, attester de la rédemption (de la grâce), délivrer le témoignage personnel du don de la justice par la foi. Car, une nouvelle fois, la justice est un don (la justice dite "passive" de la théologie scolastique) et nous en sommes les bénéficiaires.
Le rêve visionnaire de Jésus et les prémices du Règne apportés par l'Esprit, que nous annonçons par la prédication de la réconciliation, vont créer d'autant plus le sens et l'attente de la rédemption chez ceux qui les auront reçus qu'il ne s'agit pas d'une œuvre à accomplir, mais d'un don. ‟Jésus Christ s'est donné lui-même pour nous afin de nous racheter de toute iniquité et de faire un peuple (67) qui lui appartienne, purifié par lui pour de bonnes œuvres.” (Tite 2, 14).
(67) HRaM, laos : peuple. Les textes des Évangiles où paraît le mot d' "église" sont d'inspiration proprement matthéenne (Mt 16, 18-19 ; 18, 15-18, le kérygme). "Église" n'est pas un mot du vocabulaire de Jésus. l'Église n'est pas peuple de Dieu au sens où Israël est peuple élu. L'Église est une notion nouvelle, celle d'une communauté, une communion, ouverte à tous les peuples. Le terme grec d'ekklèsia était employé pour l'assemblée des citoyens appelés à prendre les décisions utiles pour leur ville. Une définition classique de l'Église consiste dans la communion des saints, qui regroupe les chrétiens du passé, du présent, de l'avenir. Au siècle de la Réformation on trouve l'idée d'une "Église invisible", l'Église authentique que le Seigneur seul connaît. Aujourd'hui, avec Paul Tillich, popularisé par J.A.T. Robinson (The New Reformation ?, 1965), est apparue l'idée d'une Église manifeste (les Églises que nous connaissons, réputées animées du dynamisme de l'être nouveau : la théonomie) et d'une l'Église latente (composée des non-chrétiens de tous horizons considérés comme des chrétiens putatifs qui peuvent posséder des aspirations para-chrétiennes). Conception totalisante de l'universalité de l'Église, opposée à la conception de l'universalité des Églises-témoins. Alain Badiou démontre que, chez Paul, l'universalité
n'est jamais kat-holon, "selon le
tout" (cat-holique), mais ouverture et don universels, sans acception de personne
(Saint Paul. La
fondation de l’universalisme, 1999). Les Pentecôtistes qui ont une conception congrégationaliste de l'Église, ne parlent pas d'Église, mais d'"Assemblées de Dieu", par référence au QâHâL de l'Israël du Désert (Exode et Nombres) (ou aux protestants du Désert cévenol, 1700-1704).
Le don de la justice dans nos existences (qui fait de nous des "justifiés", mais pas des "justes"). Recevoir les prémices du Règne de façon charismatique, c'est être rendus justes (la justification par la foi) ou, en d'autres termes : recevoir l'adoption (Ga 4, 5 ; Rm 8, 23). Nul-le ne saurait prétendre à témoigner de la justice par la foi dans son existence sans qu'au préalable, le ménage n'ait été fait chez lui, à fond.
Il y a tant de culpabilité accumulée dans notre mondialisation. Le chômage s'accompagne d'un sentiment de culpabilité, nous vivons des situations culpabilisantes, recevons des paroles qui nous culpabilisent. La recherche d'une autojustification, est vive dans les générations actuelles qui se plaisent dans l'avoir et le faire. La judiciarisation de nos civilisations occidentales est le reflet d'une culture qui cherche la justification sur le plan judiciaire, parfois procédurier de surplus.
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Combien de livres qui paraissent à cette heure où les auteur-e-s se racontent, cherchant, de fait, une justification de leur existence dans le succès de leur livre. ‟Le miracle de Kundera [auteur du roman : L'insoutenable légèreté de l'être], c'est l'ajustement exact, la fusion complète de la réflexion et de l'art qui la fait passer. Et à supposer que cette réussite soit unique dans la vie d'un créateur, Kundera alors vient d'atteindre à son propre sommet Cela suffirait à justifier [sic] une existence d'homme” (Françoise Wagener, CR de Kundera : Le Livre du rire et de l'oubli, Le Monde 27 avril 1979). Coïncidence dans et par la créativité conduisant à une justification personnelle par ses propres œuvres. Justification par la foi en soi-même, médiatisée par l'œuvre d'art. Ce qui montre que l'art est le seul domaine où une coïncidence réussie (et, par là, une justification de soi par soi) puisse être enregistrée.
La recherche de la justification qui correspond à la recherche du sens de la vie, ou à l'acquisition d'une bonne conscience ("J'ai ma conscience pour moi"), subsiste chez nos contemporains, tout comme à l'époque de la Réformation et, plus loin, au temps de l'apôtre Paul. Nous ne faisons pas partie des rhinocéros qui vont paissant dans les herbages, sans avoir conscience qu'ils sont les derniers.
‟Nous savons que jusqu'à maintenant la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l'accouchement. Et ce n'est pas elle seule qui soupire, nous aussi qui avons les prémices de l'Esprit, nous soupirons en nous-mêmes en attendant l'adoption filiale, la rédemption de notre corps. En effet, c'est en espérance que nous avons été sauvés. ‟L'espérance qu'on voit est-elle encore espérance ? Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec persévérance.” (Rm 8, 22-25). L'espérance, pleinement réalité dans l'ordre de la Parole, non dans celui de la vue.
‟Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger” (ou, du moins, qui acceptent d'y laisser leur vie), notait Blaise Pascal (Pensées) : D. Bonhoeffer, le Mahatma Gandhi, M-L. King, Thibérine et les autres. À méditer par tous ceux qui viseraient à devenir des témoins.
Jacques Gruber
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L'ACQUISITION PAR LA FOI
L'acquisition du Salut ‟Par grâce, par le moyen de la foi” (Ép, 2, 8)
Je n'entre pas dans le débat entre inné (ou congénital) et acquis. Ici, il n'est question que d'acquis. Deux significations sont pertinentes pour le sujet : a) à l'actif, c'est le fait d'augmenter de manière appropriée ses biens, ses connaissances ou ses relations humaines : ‟J'ai fait acquisition de cet appartement avec l'argent que j'ai gagné”; ‟J'ai fait l'acqusition de ce nouveau fichu”, ‟Vous pensez par elles [les Écritures] acquérir (échein) la vie éternelle” (Jean 5, 39) ; b) au passif, ou de façon objective, c'est avoir obtenu un bienfait sans y avoir œuvré, gratuitement, l'acquisition provenant d'un ami”, ‟Ces rides sont d'acquisition récente” ; ‟Un cadeau encombrant est une bien inutile attention” ou, au contraire ‟Votre cadeau reste pour moi une bien utile et précieuse acquisition” , ‟Le peuple que Dieu s'est acquis” (laos eis péripoièsis, 1 Pi 2, 9).
L'acquisition du salut par le moyen de la foi, textes bibliques
Si le terme d' '"acquisition" (péripoïèsis), pour le Salut, n'est guère utilisé par le Nouveau Testament (68), il y est plutôt question d'héritage (klèronomia), d'obtenir (Ga 3, 18 ; 1 Tim 6,19 ; 2Tim 2,10 ; Hé 11, 7), de recevoir (Mc 10,30 ; Lc 18, 18-30 ; Jn 1, 16 ; Rm 5, 11-17 ; Ép 3, 19 ; Ac 25, 18 ; Hé 9, 15 ; 1 Pi 5, 1, entre autre) ou de donner (Mc 4, 38 ; Lc 12, 32 ; Jn 10, 28 ; Rm 8, 32 ; Ap 2, 10, par exemple) . Dans le Premier Testament : héritage de la promesse, de la terre, sous condition de fidélité (És 54, 3 ; 63, 18 ; 1 Mac 15 ; 33-34). Dans le Nouveau Testament, sans condition : ‟C'est par la foi que l'on devient héritier, pour que ce soit par grâce” (Rm 4, 16) ; ‟Si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers ; héritiers de Dieu et cohéritiers de Christ” (Rm 8, 17 ; Ép 3, 6) (69).
(68) Pourtant : Ép 1, 14 ; 1 Th 5, 9 ; Hé 10, 39 ; 1Pi 2, 9.
(69) Et encore 1 Co , 9 ; 15, 50 ; Ga 3, 29 ; 4, 30 ; 5, 21 ; Ép 1, 14 ; Col 1, 12 ; 3, 24 ; Hé 1,2 ; 1, 14 ; 6, 12 ; 6, 17 ; 9, 15 ; 11, 7 ; 12, 17 ; 11, 7 ; 1 Pi 1, 4 ; 1, 18 ; 3, 7 ; 3, 9 ; Jc 2, 5.
1) textes pauliniens : ‟Abraham crut (la foi) et cela lui fut imputé (la grâce) à justice” (Rm 4,3-4) :
L'imputation est aujourd'hui traduite par "compter" (logizomaï, ‟être com.té”, ‟être mis au compte de”), selon Romains 4, 3-4 : ‟Abraham eut confiance en Dieu et cela lui fut imputé (compté) à justice. Or si quelqu'un a accompli quelque chose, le salaire lui est imputé (est porté à son compte) non comme une grâce, mais comme un dû”. La foi qui est de l'ordre de la grâce (du don gratuit, sans condition, sans autre explication que l'amour), compte pour justice devant le Seigneur, tenant lieu de tous nos vains efforts pour devenir des "justes".
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On pourrait conserver le verbe "imputer", le mot d'imputation, sauf que ce langage passe difficilement aujourd'hui. Les traducteurs emploient donc "compter" au passif. Je me rallie à "acquisition".
Et autrement, chez Paul : ‟L'Évangile est la puissance de Dieu pour le Salut de tout homme qui croit, Juif et non-Juif” (Rm 1,16). Ici, c'est l'appropriation de la Parole (l'Évangile) qui prime.
Au 16ème siècle, les Réformateurs ont eu recours à des mots différents : imputation (M. Luther), appropriation (J. Calvin). Pour Luther, l'imputation de la justice est liée à une appropriation de la Parole ; pour Calvin, l'imputation est une conséquence de l'appropriation de la Parole.
2) texte post-paulinien : ‟Nous qui étions morts à cause de nos fautes, le Seigneur nous a rendu la vie avec Christ - c'est par la foi que vous êtes sauvés - il nous a ressuscités et fait asseoir avec lui dans les lieux célestes, en Jésus Christ. Il a fait cela afin de montrer dans les temps à venir l'infinie richesse de sa grâce par la bonté qu'il a manifestée envers nous en Jésus Christ. En effet, c'est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu” (Ép 2, 5, 8).
Le salut est acquis, une fois pour toutes par la foi (l'entière confiance) mise en Jésus, le Sauveur. En celui-ci, nous sommes, dès à présents, dans les lieux célestes (expression christocentriste de la réalisation du salut). C'est un acquis gratuit, pour la suite de l'Histoire. Cela ne vient pas de nous, nous n'y avons aucun mérite, ‟C'est le don de Dieu”, don sans condition (la grâce).
3) texte synoptique : ‟Cherchez d'abord le royaume et la justice de Dieu et tout cela (la nourriture, la boisson, l'habillement) vous sera donné de surcroît” (Mat 6, 33).
Tel est le statut, apparemment paradoxal, d'une acquisition du salut par la foi : le salut n'est pas notre souci, notre recherche, il est donné de surcroît (la grâce) à celui qui se préoccupe prioritairement, dans le concret historique immédiat, du Règne et de sa justice.
4) texte johannique : ‟Celui qui croit en moi a la vie éternelle” (Jean 6, 47) :
Pour le Quatrième Évangile la foi (entière confiance) qui repose sur la relation filiale de Jésus avec son Père, est le Salut réalisé. Le Salut nous a été acquis par Jésus, d'une façon première et dernière (la grâce) et, par le moyen de notre foi mise en Lui (en sa Parole d'Évangile), nous en vivons dès à présent.
Dans l'acquisition du Salut par la foi, le Salut n'est pas l'objet d'une quête, d'une aspiration, propres, il nous a déjà été acquis gratuitement, sans que nous en fassions particulièrement l'objet de notre recherche, mais par la foi mise en la justice du Règne, une promesse portée par la Parole biblique ou Jésus lui-même, La
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Parole. C'est un acquis obtenu sans condition, sans intervention de notre part, sans même que nous y pensions d'abord directement (la grâce). Cela n'en implique pas moins une démarche de notre liberté (le moyen de la foi), car cela se produit d'une façon originale pour chacun, en chaque nouveau moment dans les limites de notre espace d'autonomie propre. Et nous ne savons pas ce qui se passe dans l'endos de l'immanence (la psychologie des profondeurs -valable même pour les animaux-, lieu où le Saint Esprit noue la Parole). En tout cas, dans l'acquisition du salut par la foi, la limite tend à disparaître : dire qu'il s'agit d'une acquisition réelle d'amour et de justice, de justice et d'amour, c'est être loyaux avec la foi, dire que cette acquisition est gratuite, sans mérite et sans autre raison que l'amour, exclusive et non possessive, c'est être loyaux envers nous-mêmes.
L'acquisition du Salut par grâce, par le moyen de la foi, moment de l'Histoire, moment de notre histoire, se présente comme un processus, eschatologiquement axé sur une entière instauration. Dans cette optique, un courant du Nouveau Testament parle, en termes de "récapitulation" (Ép 1, 10 : anaképhalaïôsis) : ‟Tout réunir sous l'autorité du Messie (Christ)” ou, sans plus de précision, d' "apocatastase" (Ac 3, 21) : ‟Moment de la restauration totale” où Évangile et Loi, Églises entre elles, Église et religions, révélation et raison, foi et culture, toutes les indépendances, seront heureusement réintégrées. C'est, pour l'heure, une acquisition liée à la foi, qui subsiste autant que se ressource la foi (au sens défini au chapitre premier du présent texte).
Le mot d' "accomplissement", est aussi employé pour exprimer la réalisation du Salut chrétien. C'est même le thème de l'Épître aux Hébreux. Je compte dix occurrences de ce mot -parfois rendu par "perfection"- dans l'Épître : 2, 10 ; 5, 9 ; 7, 11, 19, 28 ; 9, 9 ; 10, 1 14 ; 12, 2, 23. Jésus, dans sa personne, a accompli (ou acquis jusqu'à la perfection) non seulement les prescriptions lévitiques, mais encore les promesses du Premier Testament (Ga 3, 14).
Cette démonstration présente l'inconvénient d'avoir été utilisée, par le passé, dans un sens antisémite - ce qui n'est pas celui des textes -. Les textes disent que Jésus accomplit les Alliances, ce ne sont pas les chrétiens, l'Église, qu'il les accomplissent. C'est en lui, et lui seul, que se trouve cet accomplissement : ‟Pour le Juif d'abord, pour le Grec ensuite” (Rm1, 16 ; 2, 9-10).
Nous ne faisons que manger les miettes qui tombent de la table de notre Maître (Jésus) (Mc 7. 27-28), jusqu'à ce que le Fils de famille nous invite à son repas de fête (Mt 22, 1-10). Si nous nous appliquons les commandements et les promesses faits à Israël, c'est parce qu'ils possèdent une portée universelle. Chaque fois que nous rendons grâces pour une Parole reçue, nous remercions ceux qui nous l'ont apportée et cela, à travers tant de vicissitudes.
Nous pouvons suivre les traces de cette acquisition ou de cet héritage dans les réalisations non pas symboliques, mais exemplaires, des deux Testaments. Le chapitre 11 de l'Épître aux Hébreux donne une série d'exemples d'acquisition du Salut par la foi tirés de l'histoire sainte et dominés par la figure d'Abraham ‟Espérant contre toute espérance”, comme écrivait Paul (Rm 4, 18).
On peut citer encore d'autres exemples du Salut par le moyen de la foi : ‟Lorsque Moïse levait la main, Israël était le plus fort et lorsqu'il baissait la main, Amalek était le plus fort” (Ex 17, 11) ; après le veau d'or, le Seigneur qui donne
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rendez-vous devant l'arche d'Alliance, trône vide (Ex 37, 9) du Dieu dont on ne se fait nulle image (Ex 22, 42-46) ; la guérison des serpents brûlants par le seul regard de foi porté sur la perche où Moïse a fixé un signe (Nb 21, 1-9); la femme syro-phénicienne repoussée par Jésus comme non-Juive pour qui les petits chiens mangent les miettes tombés de la table de leur maître (Marc 7, 24-30) ; le centenier de Capharnahum qui répond à Jésus ‟Je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis une seule parole et mon serviteur sera guéri” (Mt 8, 8) ; Pierre : ‟Seigneur, nous avons travaillé toute la nuit, mais sur ta parole je jetterai le filet” (Lc 5, 5) ; les paroles de la cène : ‟Prenez et mangez, prenez et buvez, ceci est mon corps, ceci est mon sang” (Mc 14, 21-25) ; Marthe à Jésus : ‟Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. [Cependant], même maintenant, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l'accordera” (Jn 11,21- 22). Et d'autres textes sans doute encore.
N'imaginons pas, pour autant, que l'histoire sainte se perpétue et que nous en sommes les héros, mais désormais chaque personne, moyennant la réception de la Parole de l'Évangile, peut être en Jésus Sauveur et Seigneur, accueilli par les prémices du Règne. Et, dans cet environnement d'espérance nouveau, chacun à sa manière, nous pouvons éprouver un sentiment de l'éternité. Un sentiment, pas un besoin, quelque chose d'entièrement gratuit et gratifiant, soutenu par la Parole de l'Évangile. L'acquisition du Salut, c'est, ici et maintenant, un sentiment d'espérance qui se précise comme sentiment de l'éternité qualifié par la Parole comme sentiment de l'éternité de Vie (zôè), entièreté de Vie ou d'assurance (les sentiments naissent les uns
des autres, parfois circulairement)quand bien même notre état de vie (bios) laisserait beaucoup à désirer. L'espérance relève plus de la croyance, de l'attente ou de la dépendance d'un autre, d'un ailleurs que du désir, expansion de soi-même, sexuelle en dernier ressort.
N.B.
On me demande de quoi s'agit-il dans le concret ? Le concret dépend de chaque
circonstance. D'une manière générale on peut dire que c'est un élargissement de
notre espace d'autonomie qui a pour effet une pratique et une pensée
affirmatives, jointes au discernement des esprits, pour
tous ceux à qui l'Évangile s'adresse (rien
à voir avec la "cote d'amour", comme on dit dans l'armée). Ce
sentiment s'accompagne d'une conduite de recueillement. Non pas au sens de
"faire le vide en soi", plutôt : rassembler en soi tous ses moyens :
physiques, mentaux, du cœur, de l'âme (notre ipséité). Conduite appropriée
(mieux que l'énervement, la rage, l'abandon) quand on se trouve devant un
problème de quelque ordre que ce soit (mathématique, intellectuel, moral,
social, affectif). Calme et tranquillité au sein de l'agitation de la Technique
qui a pris au piège ses apprentis sorciers (Jacques Ellul), au milieu des cultes
et cultures folkloriques (voire des "bricolages" religieux, Claude Lévy-Strauss) désordonnés où les sentiments sont suggéré et éprouvés
à partir du corps, dans un monde de propagandes qui, brutalement ou petit à petit,
prennent possession de nos esprits jusqu'à nos réflexes. C'est une bénédiction.
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Un environnement nouveau
Le Premier Testament présente plusieurs lignes, en particulier, la ligne prophétique, celle de la Parole, de la Parole pour exister, et la ligne sacerdotale, celle de la Gloire (70), du divin. Les Églises qui se situent sur la ligne sacerdotale s'inscrivent dans le principe ontologique du divin, celles qui suivent la ligne prophétique, dans le principe an-ontologique de la Parole. L'acquisition du Salut par la foi ne se conçoit pas dans la ligne de la Gloire sacralisée, mais dans celle de la Gloire comme entièreté (ci-dessous), elle est le don de la Parole.
(70) La Gloire, présence transcendante, en pointillés, du Seigneur, apparaît tôt dans les textes bibliques, où elle remplace l'Ange du Seigneur, mais ce pourrait être une mise à jour rétrospective des textes. En tout cas, cette notion acquiert toute sa signification avec la vision d'Ézéchiel (Ézé 1).
En ce qui concerne la Gloire, deux pistes premières et dernières s'offrent en effet à nous : a) le monde gréco-romain du divin, de la divinisation (ou déification) adopté par les Églises constantinienns (71) ; b) une piste biblique partant du sens premier de la KâVôD qui est celui de poids, ‟peser son poids”. Jésus est-il divin, divinisé par la glorification ou bien la glorification le confirme-t-elle tel qu'il est en lui-même authentiquement, en son entièreté : glorification-divinisation ou glorification-entièreté ? La râce ne nous confère pas une auréole, elle nous acquiert tout notre poids devant les Seigneur (72).
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(71) L'Église orthodoxe cultive dans la décoration de ses églises, dans sa liturgie, ses fresques, ses Icônes, dans la vie intérieure des croyants, jusqu'au martyre, une ‟spiritualité de la Gloire”.
(72) Je contredis ici, en apparence du moins, le titre que Gustave Thibon a donné aux fragments spirituels de Simone Weil (La Pesanteur et la Grâce, posthume, 1948). La grâce, toute spirituelle qu'elle soit, possède une densité. Au sens premier d'une entièreté spécifique, un poids, un pesant, sans pesanteur. Une réalité et une vérité spirituelles au sens fort de ce terme (charismatique) qui pèse son poids propre, nous donne du poids aux yeux du Seigneur, à nous qui ne sommes que buée (HèVèL, Abel), que vanité.
Que penser du foudroiement de la grâce qu'attestent Augustin de Tagaste (354-430), Thérèse d'Avila (1515-1582) ou Paul Claudel (1868-1955) ? Il peut être entièrement disjoint de la Parole, il relève plus d'un effet direct du miraculeux que de l'acquisition gratuite d'une densité personnelle devant le Seigneur.
Deux autres choix se présentent à nous : a) le Salut nous devient-il un acquis de façon extérieure, par des œuvres méritoires, avec des sacrements agissant par leur seule exécution rituelle ou : b) intérieurement par notre accueil de la Parole d'Évangile ? Concernant le Salut par la foi, il s'agit bien et uniquement d'un acquis de la Parole, d'un témoignage intérieur. Le fait que nous ne prenions jamais conscience qu'après coup de la Parole a pour conséquence que lorsque celle-ci se produit, le résultat est déjà là, c'est une parole acquise, qui ne ment pas (73).
(73) Je m'écarte de Sören Kierkegaard (1813-1855). S'opposant à l'extériorité objective hégélienne, il développe le paradoxe de la vérité : la vérité est la subjectivité et la subjectivité c'est l'erreur.
Dans l'acquisition par la foi, notre environnement n'est pas celui du sacré, mais celui de la Parole. Parole-Évangile, espérance d'acquérir notre entière densité devant le Seigneur et devant les hommes. ‟Christ en nous [sic : Paul eût plutôt écrit "nous en Christ"], espérance de la Gloire” (Col 1, 27), espérance d'acquérir notre entièreté.
La Nouvelle Alliance
L'environnement de la Parole d'espérance est notre entrée dans une nouvelle histoire qui se voit conférée une portée eschatologique. Pour qui est ‟En Christ”, ‟Par l'Esprit”, l'histoire biblique et l'a-venir eschatologique qui viennent à nous, à chaque moment, venant du passé et de l'avenir, composent l'actualité de la foi (concentration christologique).
Cette acquisition du Salut qui est en Jésus Sauveur (Christ), par le Saint Esprit, moyennant les Écritures d'Évangile, concerne pour l'essentiel le projet messianique : la multiplication des pains et des poissons dans les quatre Évangiles, les citations d'Ésaie 52-53 (le Serviteur souffrant pour le Salut des autres), celles du Psaume 22 (le juste persécuté), le titre de Fils de l'Homme (figure eschatologique de Daniel 7), le programme messianique que rapporte Luc 4, 16-21 et, en général, les citations du Premier Testament dans le kérygme. C'est l'appartenance aux Alliances en ce qu'elles ont d'universel Noé, Ge 9, 1-19 (75) ; Abraham, Ge 22, 18 (74) ; Moïse, Ex 20, 1-17 (76).
(74) Sem, Cham et Japhet devant un monde neuf, entièrement lavé par le Déluge.
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(75) L'accomplissement de l'Alliance d'Abraham dont la postérité est Isaac, Jacob-Israël, Jésus [le Sauveur et Seigneur], le Christ, (Ga 3, 16).
(76) Le Seigneur qui devient le Père (Mt 5, 48 ; 6, 5-18 ; 26, 36-39 ; Jean 14, 5-14 ; 14, 27-31 ; 15, 7-9 ; 15, 7-9, 26 ; 16 et 17) dont nous sommes les enfants adoptifs par rapport à Israël (Phi 2, 15 ; Rm 8, 16, 17, 21 ; Rm 9, 8).
Le commentaire que Jésus fait des 10 Paroles (Ex 20, 1-17 ; De 5, 6-22 ; Mt 5, 17-47 ) qui sont le cœur de la Loi ; le Sommaire de la Loi (Marc 12, 28-34) la Thôrâh se résume dans l'Amour (également Rm 13, 8-10 ‟l'amour est l'accomplisssement de la Loi”). Si, pour les non-Juifs, la Loi perd sa pertinence politique et cérémonielle, elle conserve toute sa valeur comme promesse (Évangile) et comme éthique.
La crucifixion qui accomplit le culte du Temple (Hé 9), qui est libération du sacré, et des sacerdoces, ouvrant la voie aux charismes et ministères (Rm 12, 6 ; 1 Co 12, 9-30 ; 1 Co 13, 2 ; 14, 13, 39, 1 Tim 1, 16).
L'accomplissement des prophéties du Serviteur souffrant (Es 52-53), du Fils de l'Homme (Da 7).
Sémites, Noirs, Blancs, Asiatiques, Américains du Sud, ensemble sous un arc-en-ciel de réconciliation dont nous sommes faits les ambassadeurs (2 Co, 5, 17-21). Réconciliation pour tous les genres, tous les peuples (multiculturalisme), avec la Nature (écologie, la mort naturelle, en particulier) ; la bénédiction pour tous les peuples ; l'amour avant la loi qui sauve le monde ; les enfants et les enfants adoptifs ; donner sa vie pour en sauver d'autres ; la foi en la Parole qui n'est pas de mauvaise-foi ; invoquer le Dieu unique comme ‟Notre Père” ; la force d'attendre la fin en confiance ; la découverte, après coup, de l'affermissement reçu sans bruit, de l'Esprit ; après le rêve du royaume auquel tous peuvent adhérer, la Nouvelle Alliance parle un langage tout de suite compréhensible par tous.
Un sens donné à nos vies
L'acquisition du Salut, comme don de la foi (le Règne, la Parousie) vient à nous chaque jour. En Jésus et à travers lui, dans l'Évangile et à travers lui, par le Saint Esprit qui noue en nous la Parole Vivante, les ‟Cieux des cieux” du Premier Testament, le rayonnement de l'entière densité du Seigneur : justice et miséricorde pour le Premier Testament, grâce et vérité pour le Nouveau Testament, viennent jusqu'à nous.
L'acquisition du Salut par Jésus/Évangile et en lui, se démarque de l'acmè, du sentiment que l'on est "arrivé", du bonheur, de la sagesse, l'ataraxie, la plénitude, l'homme augmenté, le Surhomme, le transhumain de la technique scientifique. Acquisition non en état, mais en acte, en voie de parachèvement, il produit un ascendant, un courant vers le haut. ‟Je lève mes yeux vers la montagne, d'où me viendra le secours ? ” (Ps 121, 1). Et, même s'il accomplit l'Histoire, il n'en revendique aucune possesssion. C'est un processus vers la joie, dont la beauté, dans notre monde, peut nous donner l'impression. Ce n'est pas le sentiment de culpabilité, de dépendance absolue, d'urgence, de préoccupation ultime qui s'éprouve (sans ressenti) dans cette acquisition, c'est vers le sentiment de l'éternité qu'il nous entraîne.
Beauté de la Nature, des visages et des corps humains, beauté sur le plan moral, Joie intellectuelle de Spinoza, Joie mystique de Pascal. Beauté qui émane de l'intelligence, celle des œuvres d'art, enchantement de la musique, tout
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ce qui élève, depuis la Vénus aurignacienne jusqu'aux artistes contemporains. Avec un regret en ce qui concerne la peinture d'Église à partir de la Renaissance italienne, admirable quant à la maîtrise de l'exécution, mais qui laisserait croire que la foi chrétienne ne consiste qu'en une suite de miracles à grand spectacle.
‟Le miracle de Kundera (auteur du roman : L'insoutenable légèreté de l'être), c'est l'ajustement exact, la fusion complète de la réflexion et de l'art qui la fait passer. Et à supposer que cette réussite soit unique dans la vie d'un créateur, Kundera alors vient d'atteindre à son propre sommet Cela suffirait à justifier [sic] une existence d'homme” (Françoise Wagener, CR de Kundera : Le Livre du rire et de l'oubli, Le Monde 27 avril 1979). Coïncidence dans et par la créativité conduisant à une justification personnelle par ses propres œuvres. Justification par la foi en soi-même, médiatisée par l'œuvre d'art. Ce qui montre que l'art est le seul domaine où une coïncidence réussie (et, par là, une justification de soi par soi) puisse être enregistrée. Dostoïevski : ‟La Beauté sauvera le monde” (le prince Muichkine dans L'Idiot de Fédor Dostoïevski, 1868).
Les cimetières militaires de 14-18 appellent au souvenir et inspirent l'incompréhension tandis que la Haus im Garten, aquarelle d'August Macke (peintre expressionniste allemand, proche du Blaue Reiter), datée de peu de temps avant sa mobilisation suivie de sa mort sur le champ de bataille de Champagne dès septembre 1914 (enseveli dans une tombe collective au cimetière de Souain), continue de nous élever (77). Beauté, impression du Salut, mais impression seulement, bien dont on ne jouit que pour un temps.
Les cimetières militaires de 14-18 appellent au souvenir et inspirent l'incompréhension tandis que la Haus im Garten, aquarelle d'August Macke (peintre expressionniste allemand, proche du Blaue Reiter), datée de peu de temps avant sa mobilisation suivie de sa mort sur le champ de bataille de Champagne dès septembre 1914 (enseveli dans une tombe collective au cimetière de Souain), continue de nous élever (77). Beauté, impression du Salut, mais impression seulement, bien dont on ne jouit que pour un temps.
(77) Franz Marc (1880-1916), membre du Blaue Reiter qui mourra à Verdun en 1916 pensait que la guerre possédaitt un pouvoir régénérateur pour l'avenir. À l'heure qu'il est, une partie de l'art contemporain est purement décorative ou se veut provocatrice
Un sentiment d'espérance
Il faut noter ici un aspect du mot de "sentiment" dont je n'ai pas encore parlé : son aspect tendanciel. Le sentiment comporte un aspect de projection vers un avenir, proche ou éloigné, une attente qui revêt un aspect de certitude, une anticipation affective, une espérance : ‟J'ai le sentiment que cela va réussir, le sentiment du succès” ; ‟J'ai le sentiment d'une catastrophe” ; ‟J'ai le sentiment qu'elle /il viendra” ; ‟J'éprouve de la joie à l'idée de cette rencontre”, ‟de l'affliction à cette pensée” ; ‟J'éprouve un sentiment de confiance, de communion” ; ‟Je travaille avec le sentiment d'une réussite”. Le sentiment est espérance.
Dans l'acquisition dont je parle ici, la dimension d'avenir est particulière. L'acquisition réalisée en et par Jésus, salué comme le Messie (Christ), avec l'Amen prononcé en notre fors intérieur par le Saint Esprit, est un avenir qui vient à nous (eschatologique), contrairement à l'idée que nous irions vers cet avenir. Nous sommes sauvés en espérance (78).
(778 Le Salut en espérance : 24 occurrences dans les épîtres de Paul, cinq dans les deutéro-pauliniennes, 4 dans 1 Pierre.
Une éthique
La sanctification relève d'une conviction, celle de la glorification. Glorification conçue non comme divinisation, mais comme acquisition eschatologique de l'entièreté (79) : ‟Tels qu'en nous-mêmes enfin l'éternité nous change” (80), nous, mais aussi les autres, les églises, les Églises, l'Église, la Société, la Nature, les Univers. Nous nous trouvons ainsi engagés, dans une éthique de conviction au sein d'un monde qui est à la fois projection et advenue. Une morale qui s'amorce toujours de nouveau avec une éthique de conviction (entrer dans la vision de Jésus) et s'épanouit dans une éthique de responsabilité (les prémices du Règne).
(79) Entièreté, voir plus haut : Entrer dans la vision de Jésus - Être accueilli par les prémices du Règne : Comment comprendre "être" dans l'expression "être en Christ ".
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(80) Stéphane Mallarmé (1842-1898), Le Tombeau d'Edgar Poe : ‟Tel qu'en lui-même, enfin, l'éternité le change”.
On connaît les conduites de la morale chrétienne héritière de la pudicité du Premier Testament (Ge 9, 20-27, Noé et ses fils). D'une manière générale elles tiennent le plaisir en bride, quand elles ne l'identifient pas au péché ou n'y voient que le diable. Érémitisme, virginité, célibat, chasteté, mariage indissoluble, ou mariage bourgeois. Or, aujourd'hui, en Occident, l'hypermodernité a vulgarisé le plaisir. Par un entier renversement, l'orgasme ou la volupté pour tous et par tous les moyens, affranchis de toute pudeur, sont devenus, pour plusieurs, la façon ordinaire d'atteindre le ciel ou de ‟toucher au ciel”.
L'éthique considérée ici découle du changement d'environnement créé du fait d' "Être en Christ, Par le Saint Esprit", l'entrée dans le rêve visionnaire de Jésus avec les prémices de l'accueil dans le Règne. C'est autre chose que le milieu. Notre milieu est le positivisme anthropologique, psychologique, sociologique et écologique. Ce que Heidegger appelle le Dasein et la Geworfenheit (l'être-là et l'abandon dans le monde), ce qui devient la "situation", chez J-P. Sartre, à savoir : ce que nous avons à être mais qui ne nous servira a rien, qui n'au aucun but et ne sera utile à personne car cela ne vaut rien. L'environnement a un caractère charismatique, c'est l'environnement des dons du Saint Esprit. L'environnement de la Parole d'Évangile. Ce que Paul exprime, d'une façon générale, comme ‟Dans le Seigneur”, c'est à dire : "de manière chrétienne", "en tant que chrétiens", "avec un sentiment chrétien" (81)des conduites d'indépendance rachetée. Plus un mouvement qu'un état. Aujourd'hui, nous dirions : ‟En Église” , ‟Dans l'Église”. Déplacement significatif.
(81) Je relève 26 occurrences de cette expression dans les épitres de Paul (7, rien dans Philippiens), au moins 10 dans les épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens. Voir, chapitre 4 : ‟En Christ, Par l'Esprit”.
Une dépendance entièrement acceptée d'être en Jésus, Seigneur et Sauveur, avec une entière liberté créative procurée du fait de notre accueil par les prémices du Règne : le chrétien libre à l'égard de toute chose et serviteur de tous (M. Luther, Traité de la liberté du chrétien, 1521).
Une fois dans cet environnement, des possibilités d'existence nouvelles se découvrent à nous : ‟Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature”. Nouvelle créature terrestre, dans une existence contingente, pas la Gloire. ‟Les choses anciennes sont passées ; voici toutes choses sont devenues nouvelles” (2 C0 5, 17). Nous comprenons dès lors ce que peuvent dire, en dehors de toute superstition : ‟Tout est possible à celui qui croit” (Mc 9, 23), ”Tout est permis, mais tout n'édifie pas (n'est pas utile ?)” (1 Co 10, 23), ‟Si tu crois de tout ton cœur, cela est possible” (Ac 8, 37) et bien d'autres.
Au cours des pages qui précèdent, on aura divers autres éléments de cette éthique.
Le sentiment de l'éternité (ou de la Vie)
L'Acquisition passive peut être un accomplissement, mais se distingue de la totalisation et de la perfection, c'est une entièreté eschatologique (non pas anticipation, mais annonce de la Gloire (82)). Ainsi, à tout le genre humain, Homme
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de l'Humanisme, des Lumières, de la Modernité et de l'Hypermodernité, environnés par le Rêve visionnaire de Jésus-l'Évangile, malgré tous les risques encourus en nos parcours, le don est fait d'éprouver un sentiment d'espérance, un sentiment de l'éternité (il ne s'agit donc pas de vertu).
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(82) La Gloire conçue comme Vérité et comme grâce, pure entièreté non temporelle, non spatiale et source d'entièreté pour nous, non imaginée comme rayonnement d'un soleil divin sacro-saint qui nous éblouit, nous transperce et nous foudroie (voir ci-dessus : Entrer dans la vision de Jésus - Être accueilli par les prémices du Règne, Comment comprendre "être" dans l'expression "être en Christ").
Le sens de l'acquisition réalisée par Jésus est éprouvé par nous comme sentiment de l'éternité. Non, un sentiment du Saint Esprit, mais l'action du Saint Esprit éprouvée à partir de l'un de se effets. Sentiment qui s'accompagne d'un élan de gratitude à l'égard de Jésus-Évangile, d'un mouvement d'amour et de compassion vers notre prochain et vers la Nature ; de la reconnaissance pour l'Esprit qui a agi. Le sens de l'acquisition réalisée par Jésus est éprouvé par nous comme dans et par la Parole. Il ne s'agit ni de satisfaction ni de tranquillité (ataraxie) ni de bonheur, mais d'une assurance (10 occurrences chez Paul) qui est une détresse surmontée dans le chemin de l'Évangile.
L'Éternité, la vie éternelle, qui n'a ni commencement ni fin est différente d'une vie sempiternelle, de la pérennité ou de la perpétuité. Elle ne peut être un accomplissement de l'évolution, c'est un temps nouveau (pour nous imaginaire : ‟Le Fils de l'Homme venant sur les nuées du ciel”, Marc 14, 62)
qui reprend et renouvelle les réussites de la cosmogenèse, la géogenèse, la biogenèse, l'anthropogenèse, l'Histoire. Elle est inconcevable pour nous, même si la durée fait partie des données immédiates de la conscience (Henri Bergson, 1908). Dans ces conditions, elle ne peut donner d'elle qu'un pressentiment dans le moment présent. Le sens de l'acquisition que nous éprouvons lorsque nous sommes en Christ apporte pareil pressentiment. La vie éternelle est ainsi, dès à présent, un sens du don et de l'acquisition qui ne sont pas le fait de nous-mêmes, mais qui sont donnés et rejoints en Jésus/l'Évangile. ‟Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, réjouissez vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux” (Lc 10,20) ; ‟Tu as les paroles de la vie éternelle” ; ‟Je suis le chemin, la résurrection et la vie” (Quatrième Évangile 6, 68, 14, 6). Acquisition vécue comme étant celle de notre foi. Elle ne nous est ni offerte ni proposée ni conférée, ce n'est même pas seulement une invitation : elle nous est donnée en Christ, d'emblée de façon complète et ratifiée par le témoignage du Saint Esprit, réalité spirituelle au sens fort (charismatique) des termes. Cette acquisition ne peut être remise en cause ou perdue, elle nous justifie et nous sanctifie, elle ne nous divinise jamais. Elle reste affrontée aux aléas et aux faiblesses de notre vie, témoin les doutes de Thérèse de Lisieux dans sa dernière maladie, au Carmel (1873-1897, La Nuit obscure).
Nous éprouvons aujourd'hui un sentiment de l'éternité (un pressentiment) à travers le sens de l'acquisition évoqué ici. Ce n'est pas l'Éveil, le bonheur, l'extase, le Paradis, l'Âge d'Or, "La Sociale". ‟En Christ”, notre fin est dans le fil de cette acquisition, fin de l'histoire, fin de l'immanence. La plénitude évoque un emplissage, l'entièreté visée ici, est rassemblement de soi, réunion avec ceux et ce qui existe, recueil de ce qu'il y a de meilleur en nous et des réussites de l'Histoire, une connotation d'expériences qui n'avaient pas d'exemple jusqu'ici.
La vie éternelle est, dès à présent, un sens de l'acquisition qui n'est pas le fait de nous-mêmes, mais qui est donné et rejoint en Jésus. Il ne peut s'agir du sentiment que l'on est "arrivé", épanouissement, perfection, has been. Ce n'est pas non plus un dépassement à la façon du Surhomme nietzschéen. C'est, dès à présent, un affermissement de tout ce qu'il peut y avoir de bien, de beau, de vrai en nous et dans l'Histoire, avec la promesse d'un couronnement.
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Par cette acquisition vécue en Christ, la vision de Jésus n'est pas une illusion. Si cette vision n'est pas réalisée aujourd'hui, le Règne n'en vient pas moins chaque jour à nous, lorsque nous entrons dans la vision de Jésus, elle constitue la matière de notre témoignage (en parole et en acte). Acquisition par la foi : vérité qui va permettre de nombreuses applications. Le Règne, c'est l'Évangile de Jésus en quoi l'accomplissement des temps (la Parousie) vient à nous chaque jour. En Jésus et à travers lui, dans l'Évangile et à travers lui, les Cieux des cieux, la Gloire du Seigneur, du Père, leur entier pesant de sainteté, sont venus jusqu'à nous avec la faiblesse et la légèreté de la grâce. Le sens de l'acquisition du Salut par la foi, par quoi nous touchons comme à l'entièreté, a, de nouveau, pour effet que je mesure mon juste poids, le juste poids de ceux que je fréquente, des vedettes inévitables (art, politique, amuseurs) qui animent le monde médiatique.
Je conçois le sentiment décrit ici comme un sentiment de de paix et de joie qualifié par l'écoute de la Parole, un pressentiment assuré de la promesse qu'il porte et que je devine sur le mode d'un instant de durée. Les moments du temps ne sont pas abolis, mais, à leur tour, acquis, sur le mode de l'éternité d'un instant de la durée (1 Co 15, 51-52).
Rien de tout cela ne se produit culturellement, mais spirituellement, au sens fort : d'une façon charismatique, c'est un effet "du Saint Esprit". On ne peut dire l'avoir vécu que rétrospectivement. Un sentiment qui tient sa promesse.
Tout au long de la vie (selon mon expérience)
Je comprends que le sentiment de l'éternité ne puisse être couramment acquis par des sujets jeunes. Pourtant, ne serait-ce que le temps des apprentissages (dans tous les domaines) est propre à donner le sens du "bien fait" qui nous introduit à celui de l'acquis. La jeunesse est dans la projection de soi, c'est l'âge où il est décisif de connaître ou non le projet-projection impliqué par la vision du Règne de Jésus.
Je ne parle pas ici de ce qui voudrait passer pour une alternative du désir (libido) qui prend toute sa place avec la puberté. Le désir n'est pas le péché originel, c'est la psychè qui contresigne, avec nos autres composantes anthropologiques contingentes (corps, cœur, esprit), le témoignage intérieur du Saint Esprit, lorsque celui-ci ratifie la parole de l'Évangile qui nous fait pénétrer dans le rêve visionnaire de Jésus et oriente toute notre existence.
L'âge mûr est celui de la mise en œuvre du témoignage rendu au Règne en commun dans l'Église, car nous accédons à la conscience que le témoignage du Règne ne peut être une affaire individuelle. Mise en œuvre tout aussi bien pratique que théologique. Pour cela, encore faudrait-il, selon moi, que l'Église se vive sans projet de totalisation, sans réalisation constantinienne hiérarchique d'elle-même, mais, fidèle à la notion qu'elle a historiquement apportée, celle de la "personne" (non au sens qu'a pris le mot d' hypostase, mais au sens personnaliste du terme). Une Église qui se développe sur le plan des relations humaines démocratiques, tant dans sa théologie (parole humaine sur la Parole) que dans son culte, dans son
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éthique et dans ses institutions avec le minimum de cléricature possible, dans l'ordre d'un sacerdoce universel.
Si l' ‟Être en Christ Par l'Esprit” crée le nouvel environnement de l'éthique, l'Église, elle, est un entourage sur lequel nous pouvons nous poser quelques questions : sera-ce celui de la Gloire des Victoires ? ; celui des souffrances et des douleurs salvatrices ? ou celui de l'Évangile annoncé et vécu ? celui d'une universalité comprise comme totalisante, globalisante ou comme ‟nuée de témoins” (Hé 12, 1) (83), comunion des saints ? L'Église entourage peut avoir la tentation de devenir le nouvel environnement de la foi, à nous de veiller à ce que cette dérive soit évitée.
(883) Titre du célèbre livre de Wilfred Monod (La Nuée de témoins) qui a servi à l'éducation chrétienne protestante de plusieurs générations.
L'âge avancé est heureux s'il peut se vivre dans le sens de l'acquisition du Salut part la foi. Non celui de notre réussite, du faire, mais celui de l'Évangile reçu, celui que Jésus, Sauveur et Seigneur (Christ), réalise. Environnés par une pareil accomplissement, le témoignage intérieur secret du Saint Esprit produit en nous le sentiment de l'éternité, ou de la Vie, sur le mode de l'espérance. En revanche, le "sentiment d'Éternité" (le sentiment que peut engendrer la glorification, du moins, la glorification-entièreté) n'est pas de notre théâtre, il ne suffit pas d'un changement de décor, il faut un autre Théâtre. Il nous est promis. Il n'est pas la peine de le vouloir. Paraphrasant Paul Ricoeur (Soi-même comme un autre, 1990) : ‟La Parole existe parce qu'elle a tenu toutes ses promesses en Jésus Christ” (voir 2 Co 1, 20), chaque fois et en tout endroit où l'Esprit opère aujourd'hui par la Parole de l'Évangile. Quant à nos œuvres, si elles ne nous ont pas sauvés, du moins, elles nous suivent (Ap 14, 13).
Jacques Gruber
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Liste des abréviations bibliques utilisées
liste alphabétique
1 Chr : Premier livre des Chroniques ;
1 Co : Première épître de Paul aux Corinthiens ;
1 Jn : Première épître de Jean ;
1 Pi : Première épître de Pierre ;
1 R : Premier libre des Rois ;
1 S : Premier livre de Samuel ;
1 Thé : Première épître de Paul aux Thessaloniciens ;
1 Tm : Première épître de Paul à Timothée ;
2 Chr : Deuxième livre des Chroniques ;
2 Co : Deuxième épître de Paul aux Corinthiens ;
2 Jn : Deuxième épître de Jean ;
2 Pi : Deuxième épître de Pierre ;
2 R : Deuxième livre des Rois ;
2 S : Deuxième livre de Samuel ;
2 Thé : Deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens ;
2 Tm : Deuxième épître de Paul à Timothée ;
3 Jn : Troisième épître de Jean ; Ju : épître de Jude ;
Ab : Abdias ;
Ac : Actes des apôtres ;
Ag : Aggée ;
Am : Amos ;
Ap : Apocalypse
CdC : Cantique des Cantiques ;
Col : Épître aux Colossiens ;
Da : Daniel ,
De : Deutéronome ;
Ép : Épître aux Éphésiens ;
Es : Esdras ;
És :Ésaïe ;
Est : Esther ;
Ex: Exode ;
Ez : Ézéchiel ;
Ga : Épître de Paul aux Galates ;
Ge : Genèse ;
Ha : Habakuk ;
Hé : Épître aux Hébreux ;
Ja : Épître de Jacques ;
Jb : Job ;
Jé : Jérémie ;
Jn : Jean ;
Jns: Jonas ;
Jo : Joël ;
Jo : Josué ;
Ju : Juges ;
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La : Lamentations ;
Lc : Luc ;
Lé : Lévitique ;
Ma : Malachie ;
Mc : Marc ;
Mt : Matthieu ;
Na : Nahum ;
Nb : Nombres ;
Né : Néhémie ;
Os : Osée ;
Phi : Épître de Paul aux Philippiens ;
Phm : Épître de Paul à Philémon ;
Pr : proverbes ;
Ps : Psaumes ;
Qo : Qohéleth (Ecclésiaste) ;
Rm : Épître de Paul aux Romains ;
Ru : Ruth ;
So : Sophonie ;
Ti : Épître de Paul à Tite ;
Za : Zacharie ;
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TABLE DES MATIÈRES
Présentation, p. 3
1 La Foi, p. 5 : Une entière confiance, la transcendance, p. 5 ; Jésus ressuscité, p. 7 ; Loyaux envers soi et avec la foi, p. 9.
2 L'Évangile, p.11 : Une intuition portée par un texte, p. 11 ; L'Évangile transbiblique, un guide, herméneutique, p. 12 ; Qui est Jésus pour nous aujourd'hui ?, christologie, p. 12.
3 La Parole, p. 15 : Je ne crois pas en "Dieu", je crois en la Parole de Vie, p. 15 ; Le témoignage intérieur secret du Saint Esprit, la transcendance, p. 17 ; La prédication, p. 18 ; Parole et Liberté, p. 19 ; Parole et Culture, p. 20 ; Convictions et sentiments, p. 21 ; Le passé et l'inaccompli, p. 22.
4 Le Rêve visionnaire de Jésus, p. 25 : Rêve et vision, p. 25 ; Le Royaume des cieux, la basiléïa, p. 25 ; Les Églises et le Règne, p. 27 ; La Vision du Règne , état des lieux, p. 28 ; La Vision du Règne, quelques aspects, p. 29 ; La Vision de Jésus à l'épreuve de la Croix, p. 31 ; Le péché, p. 32 ; Le mal, p. 33 ; Le Salut, p. 35.
5 Entrer dans la vision de Jésus - Être accueillis dans le règne de Christ , p. 37 : Le Christ, p. 37 ; Le moment paulinien, p. 37 ; Aujourd'hui, l'environnement, p. 37 ; Comment entendre "être" dans l'expression "être en Christ" ?, p. 39 ; Discerner les temps, p. 42 (la concentration christologique) ; L'Esprit, la Trinité, p. 43.
6 Les Témoins, p. 45 ; Ni élus ni saints, mais témoins, p. 45 ; Témoigner, p. 46 ; Annoncer à tous l'Évangile de la Réconciliation, p. 47 ; Attester en Église de la grâce, p. 48 ; Témoigner personnellement du don de la justice, p. 49.
7 L'Acquisition par la foi p. 51 ; L'acquisition du salut par le foi, textes bibliques p. 51 : Un environnement nouveau, p. 54 ; La Nouvelle Alliance, p. 55 ; Un sens donné à nos vies, p. 56 ; Un sentiment d'espérance, p. 57 ; Une éthique, p. 57 ; Le sentiment de l'éternité ou de la Vie, p. 58 ; Tout au long de la vie, p. 60.
Liste des abréviations bibliques utilisées, p. 63
Table des matières, p. 65.
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