mardi 4 septembre 2018

Loyaux avec la foi et envers nous-mêmes 4 : Le rêve visionnaire de jésus, p, 25-36 ; 5 : Entrer dans la vision de Jésus p. 37-44



JACQUES   GRUBER
                                             
 LOYAUX
avec
la
FOI  
et envers nous-mêmes
une ouverture sur notre foi

témoignage spirituel et intellectuel






























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PRÉSENTATION

Ce texte se compose de réflexions rassemblées au long de ma vie, réunies et mises en forme. C'est le témoi­gnage d'un chrétien de culture et de formation pr­o­testante intéressé par l'intelligence de sa foi pour des esprits modernes et de son actualité dans un monde multiculturel. Monde occidental non-religieux -sinon adepte de toute espèce de religiosité- face à un monde oriental qui se radialise dans ses positions religieuses autochthones.

Comment être loyal avec une révélation tout en restant loyal en­vers sa cul­ture moderne et inversement : loyal avec la culture mo­derne et loyal envers la révé­la­tion chrétienne, sans sacrifices, sans compromis, sans artifice, au sein d'une post-modernité sceptique et d'une hyper­mo­der­nité mul­ti­cul­turelle tenté par le multicul­tu­ra­lisme ?

Un travail d'inventivité s'avère nécessaire, c'est pourquoi ce texte qui s'in­ter­roge sur la mythologie, les symboles, les notions et les croy­ances bibliques, sur les con­cepts spéculatifs chrétiens, et qui propose des alternatives à l'écart des raidissements intégriste ou fondamentaliste comme à distance d'un possible "n'im­porte quoi" li­béral ne se lit pas comme un travail universitaire, il demande à être apprécié si possible sur ses apports créatifs (Que proposeriez-vous d'autre ?).

Mon texte, relativement court au vu du projet, est rédigé à l'intention des per­sonnes qui n'ont pas fait d'études de théologie, mais qui s'intéressent à la culture théologique chrétienne. De petits excursus, appelés par des numéros de notes, ap­por­tent les éléments de culture théologique qui peuvent manquer au lecteur. Par endroit, j'emploie des termes techniques, les non-spécialistes n'ont pas à s'en préoccuper parce que ces termes ne viennent que confirmer ce qui a été noté, en clair, précédemment. 

J'écris dans un esprit de paix, librement et sincèrement, je m'adresse à tous, chrétiens ou croyants des autres reli­gions, laï­ques, agnostiques, athées, persuadé qu'il existe partout des esprits bien dis­po­sés. Cela n'ex­clut pas que je puisse choquer ou blesser quelqu'un ou encore décevoir les autres, provoquer la moquerie, je reste prêt au dialogue dans la mesure de mes moyens.

Si je cite des auteurs et des livres, c'est dans un but indicatif, non pour faire étalage d'érudition, mais pour situer des courants de pensée, fixer des époques et préciser ce que je dis. On me demandera si c'est de pre­mière ou de seconde main ? Les cerises que j'offre, je les ai cueillies moi-même, sur l'arbre, excepté une ou deux poignées qui proviennent d'autres récoltants renommés.

On me reproche d'être affir­ma­tif, mais je suis descriptif. Je dépeins une terre que j'ai beaucoup parcourue, tantôt découverte en marchant, tantôt vue d'avion.

J'invite les uns et les autres à recopier, citer, traduire ou diffuser mes textes, dès lors qu'ils leur ont apporté quelque chose, qu'il ne leur font subir aucun changement et qu'ils indiquent clairement leur auteur et leur provenance.

Jacques  Gruber
Limeil-Brévannes, le 1er septembre 2018





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RÉSUMÉ

Je commence par rappeler ce que j'entends par foi (une confiance, non un croire), par Évangile (Évangile proprement dit et Évangile transbiblique) et par Parole (de Vie).

En second lieu, je présente l'annonce de la génération apostolique : le rêve vision­naire de Jésus, le royaume des Cieux, le Règne du Père.

Ensuite le message paulinien : entrer dans le rêve de Jésus, être en Christ, recevoir les prémices du Règne (ne pas confondre avec "entrer dans le Règne").

Pour arriver à la situation d'aujourd'hui, à notre témoignage, au rôle de l'Église.

Et finir sur l'acquisition du Salut par le seul moyen de la foi, le sentiment de l'éternité.

Chemin faisant, j'aborde des questions telles que le Saint Esprit (son témoi­gnage intérieur secret), la transcendance, l'hermé­neu­tique, la christologie, la Trinité, le péché, le mal, le Salut, l'éthique.

Je précise enfin ce qui m'apparaît comme les démarches (simples) d'une théo­logie chré­­­­tienne possible dans la modernité et la multiculturalité : au-delà du présupposé d'une exégèse historico-critique : a) l'analogie de la Parole (plus précis que "l'analogie de la foi - ; b) le christocentrisme,  la ­con­cen­tra­tion christo­lo­gique  ; c) un sen­ti­ment (pas un concept) pour traduire une croyance bi­blique; d) les concepts théolo­giques qui deviennent des convictions lorsqu'ils sont qualifiés par la Parole d'Évangile.

            Pour vous tenir au courant de mes pubications, consultez public-gruber.blogspot.com

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LE  RÊVE  VISIONNAIRE  DE  JÉSUS

Rêve et Vision

Le rêve de Jésus n'est pas un songe, comme dans l'his­toire de Joseph (Ge 37, 2-11 ; 40, 9-19 ;  41, 1-36) ou le Livre de Daniel (Da , 1-24 ; 2 ; 7 ; 8 ; 10). C'est un rêve évéillé, comme on dit : ‟Je rêve d'un chalet sur un alpage”, non un rêve plai­sant, idyllique, mais un rêve visionnaire, car il concerne tout l'avenir de notre uni­vers. La vi­sion de Jésus (dans laquelle il s'est projeté) nous fait rêver. Que Jésus ait eu une vision ou un rêve, constitue un point d'accro­chage avec tout public (ac­cro­chage anthro­po­logique), propre à éveiller l'attention, non particu­lière­ment sur le plan re­li­gieux, mais sur celui de la projection de chacun, au-delà, au dessus de soi. 

Tout le monde, en effet,  peut être présumé avoir un rêve : Mar­tin-Luther King (1929-1968) : ‟I have a dream” (Memphis 1968). Cette vision est de l'ordre du rêve éveillé, dis­cursif : Rousseau : la ‟maison aux contrevents verts”. Rêve qui peut être rationalisé jusqu'à former une idéologie (exemple, les marxisme-s) (32). Pareille vision de la réalité hu­maine et sociale dans sa globalité, sa mondialité, se sépare des visions essen­tiellement sym­bo­liques et da­tées des prophètes (Esaie 6, Jérémie 1, Ézéchiel 1, Daniel, 2-4  ; 7-8 ;10-11). On peut dire la même chose des vi­sions de l'Apoca­lypse, datée d'une persécution des premiers chré­tiens.

(32) Pendant plusieurs siècles, en Occident, l'ordre public a été soutenu par une prédication du Jugement dernier présidé par le Christ (voir les tympans des cathé­drales). L'annonce du royaume a suivi, qui est devenue un sectarisme millénariste avant d'être laïcisée par les socialismes, d'abord utopiques puis scientifiques et de se couper définitivement des racines évangélique-bibliques.

Le Royaume des Cieux

Si on la compare à celles qu'ont eus Esaïe, Ézé­chiel et Daniel la vision de Jésus est, à la fois, une vision (33) d'une grande simplicité ou, au contraire, un thème développé de multiples façons à travers tout son message.

(33) La Transfiguration (Mt 17, 1-13) est une vision donnée à Pierre, Jacques et Jean, les trois disciples les plus proches de Jésus. Vi­­sion destinée à illustrer la filiation de Jésus par rapport à Moïse (le Législateur) et à Éli (le Prophète). Jésus ne s'y attache pas et ra­mène ses disciples sur terre Il en va de même, selon moi, de l'Ascension (Actes 1).

C'est le ‟royaume des cieux” (meilleure expression que que "Royaume de Dieu"), qui se substitue à la Terre Promise. Plus exac­tement : la basiléïa : le Règne des cieux. Cette vision n'évoque pas le  Trône de David assuré d'une paix per­pé­tuelle (, És 9, 6) ni la Jé­ru­sa­lem vers laquelle toutes les nations con­­ver­gent avec leurs ri­chesses (És 60, 1-7), elle ne vise pas non plus le Para­dis (en dépit de la réponse donnée sur la croix au "bon larron", Luc, 23,43), ce n'est pas la réalisation de tous les désirs d'un membre du peuple élu, quel qu'il soit, mais plutôt un entier (donc  universel) acquis.

Dans le Premier Testament, l'expression Royaume du YHWH Sei­­gneur (MaLeKoûth YHWH), se rencontre-te-elle ?  On trouve des ex­pres­­sions telles que  :
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‟La souverai­ne­té reposera sur ses [du Mes­sie] épaules” (És 9, 5) ; ‟C'est au Seigneur qu'appartient le règne” (Ps 22, 29) ; ‟Le Seigneur a établi son trône dans le ciel et son règne domine tout l'univers” (Ps 103, 19) ; ‟Le roy­aume, la domination et la grandeur de tous les roy­au­mes  pré­sents sous le ciel seront donnés au peuple des saints du Très-Haut. Son règne est un règne éternel et tous les domina­teurs lui obé­iront” (Da 7, 27) ; ‟À toi, Seigneur, sont le règne et l'au­to­ri­té su­prême” (1 Chr 28, 11) ; Vous voulez triompher du royaume du Sei­gneur alors qu'il est entre les mains des des­cen­dants de David (2 Chr 13, 8).

La Basiléïa  des cieux , c'est le règne du Père : ‟Que ta volonté soit faite sur la terre comme au Ciel” (Mt 6, 10). On dit que c'est le reflet d'une civi­li­sa­tion patriar­cale, cela correspond surtout à la compassion pour les foules (Matthieu 9, 36), à l'amour du berger pour ses brebis (Mt 18, 12-14), ou, dans l'Évangile selon Luc, du Père pour son fils per­du (Luc 15, 11-32). Jé­sus a une re­la­tion intime ex­cep­tionnelle avec celui qu'il appelle son Père ; c'est l'une des notions que l'on peut le plus sûrement ra­pporter à Jésus, selon Ernst Käsemann (1906-1998, Le Problème du Jésus histo­rique, 1954). Cette nou­velle appella­tion pour YHWH que Jésus intro­duit ne supplante pas celle de "Seigneur" (maintes fois appliquée à Jésus lui-même dans le Nou­­veau Testament), mais elle est pacifica­trice si on la com­pare à certaine des autres appellations que le Premier Tes­ta­ment donne de YHWH ou à la com­pré­hension nationaliste d'Is­raël que pouvaient avoir les zélotes. Elle permet à Jésus et à l'Évangile de parler de YHWH en termes nouveaux, ceux d'une Alli­ance Nou­velle. Celle du "Règne des cieux", du "Règne du Père", précisément.

La ­basiléïa, projection linéaire de l'humanité, renvoie d'emblée au po­li­tique (à l'éthique, au social, au politique), mais n'enseigne pas comment prendre (et conserver) le pouvoir, n'énonce ni règles ni rites ni applica­tions à suivre, elle vise la politique sociale dans un renouvellement total sans se rattacher à un programme révolutionnaire. C'est ce rêve que Toyo­hiko Kagawa (1888-1960) va mettre en œuvre lorsqu'il crée la Confédération des travail­leurs japo­nais (Économies fra­ter­nelles), milite pour le suffrage uni­versel et le vote des femmes, pour la paix (ce qui lui vaut une incarcé­ra­tion en 1921), unissant le militantisme social et l'é­van­­gé­lisation des quartiers ouvriers de Kobé. À cha­cun de nous de dé­couvrir la mise en œuvre personnelle de cette ba­si­­léïa. D'autre part, cette souveraineté n'a pas pour effet de di­viser l'humanité, de façon mani­ché­enne, entre par­ti­sans et adver­saires, fi­dèles et infidèles, oppri­més et op­­pres­seurs. Le mes­­sage de l'Évangile se fonde sur une série d'ac­quisitions histo­riques, il se situe sur le plan de la vie per­sonnelle (renouvelée) et des re­la­tions interpersonnelles (neuves) qu'il  noue. Les chan­ge­ments poli­tiques et sociaux durables qui impliquent une mutation culturelle, partent de la con­version libre des mentalités (voir plus loin, chapitre 6 : Ni élus ni saints, mais témoins).

Jésus parle de son "règne", mais a-t-il une conscience politique ? Non, si l'on en­tend "conscience politique" au sens d'une prise de po­­s­i­tion par­ti­sane. Oui lorsqu'il analyse bien l'échéance de 70 (la destruction du Temple, Mc 13, 1-2 ; 14, 58 ; Jn 4, 19-21). Son rêve visionnaire n'est pas sacerdotal-nationaliste, mais personnaliste et uni­ver­sa­liste. En revanche, la première génération chrétienne a fait de la politique lorsqu'elle lorsqu'elle salue dans le seul Jésus, simple prédicateur galiléen, par les titres de Seigneur (Kurios) et de Sauveur (Sôter) que les empereurs romains s'attribuaient (2 Pi  1, 11 ; 2, 20 ; 3, 2 ; 3, 18).

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À Jérusalem, Jésus trouve les sadducéens, les pharisiens, les prê­tres, les lé­­gistes, les scribes, les zélotes, les Romains, interrogé par Pi­late il a cette ré­ponse : ‟Mon royaume n'est pas de ce monde, si mon roy­aume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi afin que je ne sois pas livré aux Juifs [Judéens] ; mais, en réalité, mon roy­aume n'est pas d'ici-bas.” (Jean 18, 36) et dans la prière pour ses fi­dèles (Jean 17): ‟Je leur ai donné ta parole et le monde les a détestés parce qu'ils ne sont pas du monde,  tout comme moi je ne suis pas du monde” (17, 14, 16). Le Règne n'est pas de ce monde, il n'est d'aucun monde, ce n'est pas un autre monde, c'est l'acquisition de tout ce qui peut s'appeler bonheur ou réussite dans les ères successives de notre Histoire universelle.

Les Églises et le Règne

‟Que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme aux ciel” (prière du Notre Père, Mat 6, 10).

Les Lettres pauliniennes, antérieures aux Évangiles, ne con­naissent pas le Règne des cieux, il s'y trouve cependant exprimé d'une autre manière : la justice de la foi (Rm 1, 15-17 et passim). Les thèmes d' "Être en Christ" et d' "accueillir les pré­mices du Règne à venir" (voir ici, plus loin) sont déjà une for­mulation de l'Église. La Réfor­ma­tion, au dé­part, va pri­vi­lé­gier cette expression paulinienne et ouvrir une nou­velle voie à l'intelligibilité de la foi et à la compréhension de l'Église.

Le Nouveau Testament reflète deux situations politiques op­posées : soit la Paix romaine (Rm 13, 1-7), soit l'opposition entre la foi et le monde qui peut aller jusqu'à la persé­cu­tion (Jean 17, Apoca­­lypse). L'Église constantinienne (4ème siècle) tend à ef­facer la dis­tance entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. En 1555, le cujus regio, ejus religio de la Paix d'Augs­bourg confirme cette situation, selon que l'on se trouve en pays catholique ou lu­thé­rien.

Plusieurs solutions ont été mises en œuvre au cours de l'histoire des Églises : a) Une continuation de l'histoire sainte  (Église cons­tan­­ti­nienne, to­tali­sante, globalisante, catholiques, or­tho­doxes) ; l'Église est au seuil du royaume des cieux, elle en est l'amorce, elle est déjà ce royaume ;
b) une repris­ti­nation des récits bi­bliques (parti­cu­liè­re­ment du Livre des Actes) une Église gui­dée directe­ment par le Saint Es­prit, la pro­xi­mité de la Parousie, la conversion est le signe visible de la foi, ten­dance pentecôtiste, fon­da­mentaliste, Églises con­­gré­ga­tio­na­listes ;
c) l'É­glise est le creuset de tous les changements (Friedrich Schleier­­ma­cher, 1768-1834) ou : dans la pratique, le rôle  de la com­mu­nauté ecclé­siale historique passe avant les Écritures saintes (Al­brecht Ritschl, 1822-1889) ;  
d): c'est à nous d'inscrire le Salut dans l'histoire à chaque nou­velle géné­ra­tion, (Os­­car Cull­mann : Le Salut dans l'histoire) (34).

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(34) c) et d) correspondent aux Églises presbyté­riennes-synodales) ; a), c), d) sont des Églises dites "multitudinistes" ; b), c), d), annoncent le Royaume en parole et en acte, il reste objet de foi sans jamais se confondre avec ; b)  sont des Églises de professants.

Une solution est de penser que la ba­si­léïa tôn ouranôn ne se réa­lise pas par les révolutions, mais par le moyen d'un renouvellement de la vie per­sonnelle et, de proche en proche, sur le plan des relations in­ter­­per­sonnelles, grâce à tous les moyens (corps, psychè -né­phèch-, es­prit, cœur) que recon­naît l'an­thropo­logie  bi­blique, auxquels les institu­tions sociales, les O.N.G, les ré­seaux sociaux s'ajou­tent aujourd'hui.

Pour la doctrine luthérienne des Deux Règnes : le chré­tien appartient simultanément à deux Règnes instaurés par Dieu : celui du monde et celui  de l'Esprit ; celui du glaive (la force, l'autorité civile) et celui de la Parole et de la foi.  Ces deux Règnes ne se combattent ni se confon­dent, ils permettent au chré­­tien d'accomplir une vie digne et fructu­euse. L'in­con­vé­nient de cette vue est qu'elle correspond à une époque féodale où il est entendu que le Souverain ou le Magistrat, non seule­ment partage la même religion, mais vit de l'Évangile. Dans les pays calvinistes, la doctrine est comparable, mais l'application du ré­gime presbytérien-synodal va imprimer une orientation vers la mo­nar­chie consti­tu­tion­nelle (John Locke, 1632-1704, Lettres sur la tolé­rance, 1689) et même vers la séparation de l'Église et de la Couronne (Synode de West­min­ster 1743). La laïcité moderne, diversement comprise selon l'histoire de chaque pays, rétablit une distance plus ou moins grande entre les Églises  et l'État. C'est prin­cipalement la multiculturalité qui est cause de la marginalisation de nos Églises.

Le Règne de Christ aura toujours de nouveau à se situer par rap­port aux régimes politiques en vigueur, aux idéologies et aux utopies qui attirent les foules. Les mondes se succèdent à tra­vers des convul­sions (35). Les Églises sont conservatrices, les chrétiens sont divisés entre eux et en eux-mêmes Tout au cours de l'Histoire, ils portent la Croix, non pas rédemptrice, mais, faudrait-il, victorieuse du monde (1 Jn 5, 4).

(35) Le monde capitaliste nationaliste qui engendre les prolétariats, le racisme, et les guerres, le monde moderne qui nous met à la merci des technologies, des techniciens, des technocrates, les Trente glorieuses, la révolution culturelle, la mondialisation, la multicultu­ra­lité (éven­tuellement : le multiculturalisme). Oui au monde moderne, hypermoderne, non aux machines numériques qui, pour un nombre dont on a, pour la troisième fois, l'un des chiffres faux, vous ferment la porte, sans possibilité de s'expliquer.

La Vision du Règne, état des lieux

Le rêve visionnaire de Jésus n'est pas un programme électoral. Il est l'élévation à l'entièreté (36) (la Gloire, en un sens non sacralisé) de ce que Jésus a accompli au cours de l'année (ou les trois années) de son ministère. Ici, les lieux sont à la fois des théâtres de vécu et des propos. C'est de la que nous partons.

(36) Mot, selon moi, préférable à totalité, infinité, plénitude, absoluité. Pour rendre justice à la spécificité de la révélation biblique, j'emploie les mots d' "entier", "entièreté" de préférence à "total", "totalité", "infini", "infinité", "plein", "plénitude" ou "absolu", "abso­lui­té". L'entièreté
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connote un para­chè­­vement complet, une intégralité plénière (soi-même à 100%, 200%, 1000% … etc.) plus qu'une totalité ou une totalisa­tion qui suggèrent la possessivité ; qu'un in­fini dont l'éternité est l'expression biblique  ou que l'absolu, rupture de toute rapport alors que le Seigneur de l'Alliance, noue des relations (transcendance de l'Esprit). Le mot d' "entièreté", lui aussi critiquable,  sans doute, n'est pas une approximation mais une indication qui me semble bi­bli­que­ment plus exacte que les ex­pressions pré­cé­dentes. 


Le rêve visionnaire de l'Évangile a pu et peut encore soutenir (je ne dis pas englober) tous les projets socio-éco-écolo-politiques laïques. Il a pu et peut toujours être au départ (sinon à l'origine) de multiples créations artistiques profanes. Il a pu et peut toujours encore aider moralement toute recherche scientifique. Il a pu et peut toujours accompagner toute souffrance. 

La vision du Règne réside premièrement dans la multi­pli­ca­tion des pains et des poissons, présente dans les quatre Évangiles, dont elle est comme l'épine dorsale (37) : ‟Donnez-leur vous-même à man­ger”(Mc 6, 37). Elle est ensuite détaillée dans le Sermon sur la Mon­tagne de Mat 5 à 8, dans ses paraboles du Royaume : la Parole semée (Mt 13, 1-23), de­venue arbre où les oiseaux du ciel font leur nid (Mt 13, 31-32), le le­vain qui fait lever la toute pâte humaine (Mat 13, 33), l'invitation au Fes­tin de l'Alliance (repas de noces, Mt 22, 1-14), les jeunes filles d'hon­neur, prévoyantes ou non (Mt 25, 1-13), la distribution des res­ponsabilités selon la capacité de chacun (talents, Mt 25,14-30).

(37) Marc 6, 30-43 ; renouvelé en 8, 1-21 ; Matthieu 14, 13-21, renouvelé en 15, 32-39 ; Luc 9, 10-17 ; Jean 6, 1-13. Rapprocher de 2 Rois 7, 1-2.

Règne de la Bonne nouvelle qui n'est pas sans sérieux, car nous nous révélons nous-mêmes par notre réaction, notre attitude, nos postures face à l'appel, l'invitation, la vocation de la Parole.

Nous retrouvons le Règne avec la prédication de Jésus dans la syna­go­gue de Nazareth (Lc 4, 14-21), où Jésus annonce de la réalisation hic et nunc de la prophétie messianique d'Ésaie 61, 1-2 ; ensuite dans la parabole du Sama­ri­tain secourable (Lc 10) ; les paraboles de Luc 15 (la brebis perdue, la pièce de monnaie perdue, le fils perdu et retrou­vé), la para­bole des vignerons (Lc 20, 9-19, la plus dure mise en garde pour les croyants bibliques quels qu'ils soient).

Le Quatrième Évangile nous présente le Règne comme déjà là. Ce sont d'une part des signes (miracles) qui montent en force au cours des chapitres : l'eau changée en vin des noces de Cana (Jn 2, 1-12), la guérison à la piscine de Bethesda (Jn 5, 1-15), la multiplication des pains (Jn 6, 1-21), le discours te­nu lors de Soukoth (la Fête des Tentes) (Jn 7 1-44), la gué­ri­son de l'aveugle né (Jn 9, 1-41), la ressuscitation de Lazare (Jn 11 1-44). C'est ensuite la liberté de Jésus avec les femmes : la Samaritaine (Jn 4, 1-42), la femme accusée d'adultère (Jn 8, 1-11), Marie de Béthanie (Jn 12, 1-11), Marie de Mag­dala (Jn 20, 1-18) ; ce sont encore les fortes paraboles du Bon berger (Jn 10, 1-18), du Cep et les sarments (Jn15, 1-8).

Ce n'est pas un désir et plus qu'un projet, c'est une projection, comme si c'était fait. Le rêve visionnaire de Jésus ou des Évangiles est toujours valable, intact, aujourd'hui. En­trer dans ce rêve, ce que l'on peut nommer "conversion" (TeChoûVâH, métanoïa), c'est abandonner nos courtes vues. Nos cultes de­vraient en donner une idée.

La Vision du Règne, quelques aspects

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Le rêve visionnaire de Jésus est marqué du sceau de l'universalité. Ne pas confondre avec multi­cul­turaliste. Ici, universaliste ne veut pas non plus dire "uni­versel" au sens de "con­gé­ni­tal" ou d'impérialiste. C'est un rêve particulier de portée universelle, qui est offert à tous genres, toute langue, toute culture, dans l'Évangile de Jésus et donné par la grâce du Seigneur à ceux qui sont appelés à en devenir les témoins.

La vision du Règne va au-delà de la mort. Cette vision qui s'exprime à travers l'Évangile (voir plus haut) est donnée de façon historique, mais se distingue des rêves terrestres en ce qu'elle est réalisée et toujours encore en cours de réa­li­sa­tion (Charles H. Dodd, La Prédication apostolique et ses développements, 1936), en ce qu'elle est ‟déjà-là et pas-encore” (Oscar Cullmann, Christ et le temps, 1947), en ce qu'elle est marqué du sceau de l'ac­quis (i.e. l'éternité, confirmée par le témoi­gnage secret de l'Évan­gile) (38).

(38) Voir plus loin L'Acquisition du salut par la foi.

Il ne s'agit pas d'un rêve d'aventure car sa réalisation est donnée à Jésus avec ce rêve-même. C'est une vision sociale, éthique et poli­tique, non na­tio­naliste qui s'ins­crit d'emblée dans le temps liné­aire. L'es­­­cha­tolo­gie n'est plus alors un sur­gis­sement de la fin des temps, elle ré­side dans ce Règne (la théo­no­mie de Paul Tillich ?) qui vient  à nous chaque jour, à cha­que instant de chaque jour. Ainsi se trouve marginalisée la con­ception (biblique, par ail­leurs) d'un uni­vers à trois étages : Cieux, Terres (plates), En­fers. Cette con­cep­tion-même à laquelle un homme mo­derne ne saurait plus souscrire, selon Rudolf Bultmann.

Le rêve visionnaire de Jésus est-il un mythe ? Pour Albert Schweitzer (1875-1965), Jésus pensait que la fin du monde suivrait sa mort (eschatologie dite "consé­quente") ; Harold W. Dodd (1889-1980, La Prédication apostolique et ses dé­velop­pe­ments, 1936), opère une concentration christologique de l'eschatologie, il parle  -dans une vision plus johannique-  d' ‟eschatologie  réalisée” [par et en Jésus] ; Oscar Cullmann (1902-1999) fait la diffé­rence entre le ‟déjà-là” et le ‟pas-encore” (selon une idée qui lui est venue en 1944).

Les religions, de façon générale, opèrent avec l'idée d'une "fin  du monde". D'autres évoqueront le Big-crash ou le Grand Soir. Je parlerais de préférence d'un Réservoir d'Avenir, inépuisable à vues humaines, que qualifie  le Règne des cieux évan­gélique-biblique. Le rêve vision­naire de Jésus est une vérité qui permet dès lors des applications (Ép 2, 10), mais dont la réalité entière (l'entier pesant) reste es­cha­to­logique, au sens d'à venir : ‟qui vient à nous” chaque jour, en particulier dans la personne dans souffrants, mais aussi avec la beau­té des œuvres d'art, les réussites scien­ti­fiques, sociales et politiques.

C'est, en effet,  une vision sociale, éthique et politique (le Règne), de justice et de mi­séri­corde, en termes du Pre­mier Testament, de grâce et de véri­té, en termes de Nou­veau Testament (les Cieux). Nou­veau Ré­gime de l'Al­­liance, Nouvelle Alliance. En­seigne­ment qui trouve un écho jusque dans la dis­ser­ta­tion de Religion ré­di­gée par le jeune Karl Marx (1818-1883) pour son Abitur (bac­ca­lauréat). Thème laïcisé ensuite dans son ma­té­ria­lisme historique qui se présente comme la solution éco­­­no­mique et sociale, scienti­fique et poli­tique. Les va­leurs évan­g­é­liques peuvent être laïcisées jusqu'à un cer­tain point (Armée du Salut, Caritas inter­na­tio­nal, San
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Egidio, ONG), mais de Hegel aux marxistes on trouve un discours  entièrement ra­tio­­na­lisé qui parle d'une sorte de "fin étale de l'Histoire" sur terre, à portée de main.

C'est une vision personnaliste et universaliste. La vision inaugurale d'Ézéchiel ne concerne pas précisément Is­raël et Juda, mais toute créature terrestre (les quatre êtres vi­vants (39)) et (peut-être) le monde technique (in­ter­pré­tation pos­sible des roues douées de mouve­ment parce que l'esprit de êtres vi­vants est en eux, Ézé 1, 20), elle concerne même le firmanent avec ses astres (Ézé 1, 22). Le mot de "cieux" dans ‟Règne des cieux” est équi­va­lent (mais non corrélatif) d'uni­ver­sel. Si nous allons plus loin et considérons que l'arc-en-ciel de la vision d'É­zé­chiel 1, 28, si­gni­fie la Réconciliation, nous pouvons dire, de même, que la vision du Règne des cieux de Jésus signifie ‟Règne universel de la réconci­lia­­tion”. La réconciliation avec le Sei­gneur entraîne la réconciliation avec soi-même, avec les autres. C'est le thème de la prédication paulinienne : 2 Corin­thiens 5, 18 et 19 ; Romains 5, 11 et 11, 15, celui aussi de la Dogmatique de l'Église de Karl Barth.

(39)  Les "vivants" (RhaYYîoTh) d'Ézéchiel 1, ne sont pas des esprits ani­mistes, l'Esprit extérieur, selon qu'il souffle dans l'un des l'une des quatre directions de l'espace,  les met en mouvement.

C'est une vision qui atteint au-delà de la mort. Cela se dé­crit dans l'Évangile à travers toutes sortes de paraboles, d'images, de symboles, de paroles isolées. C'est bien un donné historique, mais qui se dis­tingue des rêves ter­restres en ce que cette vision est marquée du sceau de l'ac­quis (accom­pagné du sentiment de l'éternité, voir L'Acquisition).

C'est cette vision qui constitue la matière de notre témoignage (en paroles et en actes, voir Les Témoins).

La vision de Jésus à l'épreuve de la Croix

La vision de Jésus est et n'est pas brisée sur la croix. Le ‟Eli, Eli, lamma sabachtani” de Jésus (Marc 15, 34) établit une tension, tension autrement dit "croix", qui traverse toute l'histoire chrétienne (‟Je sens deux hommes en moi” (Cantique spirituel de Jean Racine inspiré par Rm 7, 14-25), tenion que le monde multi­culturel peut exacerber et qui relève finalement de la tension eschatologique. 

À Jérusalem, Jésus rencontre l'Histoire : l'occupation ro­maine, les gar­diens du Temple et ceux des Écritures, les poli­ti­ciens et les ter­ro­rristes. Le rêve se brise sur eux.

Sur la Croix, Jésus assume cette situation : l'injustice, le mal, la vio­lence d'un côté, l'obéissance à son Père, l'accomplisse­ments des Écri­tures, de l'autre côté, Jésus se dé­marque, une fois pour toutes, du sacré (René Girard, La Violence et le sacré, 1972).  Sur la Croix, Jésus porte et anéantit tous les enfers. Nous avons eu l'occasion de parler de démarque et de démarquer à l'occasion de la parole de Dieu, ici on pour­rait parler d'éman­ci­pation : Jésus est entière­ment plongé dans un monde hu­main fait de péché et de mal, il l'assume  dans l'amour et il s'en é­man­cipe (Phi 2,
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5-11). Le rêve se réalise, il suffit d' ‟Être en Christ”, d'où l'usage en théologie, depuis Paul, de la concentration christo­logique.
Le royaume des Cieux nous est donné, donné sans mérites, sans conditions (40), mais il n'est pas sans valeur, il a coûté la Croix et dans son vécu, ne soyons pas étonnés si nous avions aussi à payer de notre personne.


(40) La grâce comprise comme élection exclusive (Saül, David, Jérémie et les autres pro­phètes, Paul, Au­gus­tin, augustinisme, double pré­des­­ti­nation calvinienne, le Jansénisme) a pu con­duire à un arbitraire de Dieu ou renouer avec le Destin sinon la Fatalité (la Némésis grecque ; le ‟Inch Allah” musulman). C'est pour­quoi d'autres (Pélage, péla­gia­nisme, synergie des Orthodoxes) ont soutenu que l'être humain contribue à la  grâce par ses propres moyens ou, tout au moins, peut la mériter (semi-pélagianisme catholique). Les  "qurerelles" de la grâce ont occupé l'Église an­cienne, les lieux de la Réfor­ma­tion,  le 17ème siècle. Ce n'est qu'assez récemment, suite au christocentrisme barthien (Jésus est, à la fois, l'Élu et le réprouvé, ‟ L'Agneau de Dieu qui "em-porte" le péché du monde”, Jean 1,29) que la grâce a été comprise comme donnée sans con­di­tion, à tous, en théorie, de toutes les façons possibles à l'Esprit Saint et, en pratique, par la moyen de la parole de l'Évangile. Pour un protestant, l'être humain est entièrement passif dans la grâce comme dans le Salut ; tout est donné dans la liberté passive consentie sans soumission de l'amour. 

Le péché

Il est difficile de parler de péché  dans nos sociétés post-chré­tiennes. Cette notion est faussée, dévaluée, vulgarisée, ba­na­lisée avec "les péchés". Il arrive que l'on confonde le pé­ché avec une profanation dans le domaine du sacré qui exige une expiation, alors qu'il signifie la rup­ture d'une rela­tion pe­r­son­­nelle avec le Sei­gneur. Dans le Premier Testament, rupture avec l'alliance de Moïse, dans le Nouveau Tes­ta­ment, méconnaissance de l'Esprit ou obstruction qui lui est faite. L'image de l'a­dul­tère utilisée dans le Pre­mier Testament (voir Osée, par exemple) est la plus évo­ca­trice, mais beaucoup de couples d'aujour­d'hui, en Occident, s'unissent sur une ac­cor­­dance passa­gère, plus que sur une foi réciproque. La rup­ture de con­trat, dans le monde du tra­vail, est devenue banale, même si, avec le chômage, elle en­traîne des chan­ge­­ments brusques,  dif­ficiles et parfois douloureux de situation. Et les tra­­hisons existent toujours. Nous ne prenons véritablement conscience du péché que lorsque nous avons reçu le pardon qui est en Jésus-Évangile et qu'à notre tour nous l'avons nous-mêmes accordé.

 Paul Tillich fait de l'aliénation le corrélat du pé­ché. L'alié­na­tion, comme thèse anthropolo-gique, non clinique, a été mise sur la table par Lud­wig Feuerbach -1804-1872- qui envisage sur­tout la religion monothéiste biblique. La première doc­­trine de Karl Marx, avant qu'il idéologise la lutte des classes, est une thé­orie de lutte contre l'alié­nation engendrée par le monde capitaliste. Cela deviendra un thème des exis­ten­tialistes. L'in­au­thenticité selon Martin Heidegger (1889-1976, Sein und Zeit, 1927), la mauvaise-foi chez Jean-Paul Sartre (1905-1980, L'être et le néant, 1943) peuvent être envisa­gées sous l'angle d'une laïcisation du péché uni­ver­sel de Romains 1, 18 à 3, 20.

De mon point de vue, l'équiva­lence du péché pour­rait être la volonté d'in­dépendance: "Être comme des dieux", Genèse 2), as­pect banal de la volonté de puis­sance, succédané mimétique de l'absolu, in­justice majeure, rup­­ture sans égard pour rien ni per­sonne, né­ga­tion du pro­chain et de l'a­mour, facteur de division (dia­bo­­los : le diviseur), de cloisonnements, mère de toutes les sécessions (41). L'in­dépendance est cas­sante, elle rompt, elle est menacée par le sectarisme et pourtant il est, hélas, à l'occasion, nécessaire de rompre. Pour la justice, cette fois. Le répondant biblique à l'indépendance n'est pas la dépendance, mais l'alliance.

(41) Indépendance sans urgence nécessaire et indépendance en situation de nécessité urgente. Compte-tenu de ce qui vient d'être dit, il serait souhaitable de parler de" la souve­rai­ne­té" d'un peuple plutôt que de son "indépendance", de parler d' "acquérir son autonomie", de préfé­rence à "prendre son indépendance", pour un jeune parvenu à l'âge adulte .

Dans Le Hasard et la Nécessité (19701) de Jacques Monod (1910-1976), livre qui se situe sur le plan de la biologie, nous assistons au jeu de la plus grande indé­pen­dance avec la plus grande dépendance.

Avec le temps, l'indépendance peut produire un repli, un renfermement, voir un enfermement, mais d'autres facteurs, sociaux cette fois, apportent un contrepoids d'humanisme et de générosité. Laissée à elle-même, elle produit un isolement qui
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peut abou­tir au soli­psisme de Ray­mond Rous­sel (1877-1933), illustré dans son roman Locus Solus (1914).

Le péché originel héréditaire théologisé par Augustin est dans la ligne d'une lecture légendaire des premiers textes de  la Bible, d'une autre lecture, légaliste, du Premier Testa­ment (le Dieu "jaloux" qui ‟Punit la faute des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération” Ex 34, 7) auxquelles s'ajoute une interprétation de son expérience per­son­nelle de l'humain comme ‟sujet de désir” (la libido, Mi­chel Foucault, 1926-1984, Les Aveux de la chair, post­hume, 2018). Les existentialistes du 20ème siècle relèveront le carac­tère de renvoi à l'infini du mal.

Ézéchiel, au sixième siècle et Jésus à son époque, ont, là-dessus, des paroles qui mettent un terme à toute notion de péché héréditaire : ‟Celui qui pèche, c'est celui qui mourra. le fils ne supportera pas les consé­quences de la faute commise par son père et le père ne sup­por­tera pas les conséquences de la faute commise par son fils. Le juste sera préservé à cause de sa justice et le méchant sera condamné à cause de sa méchanceté” (Ézé 18, 20). En présence de l'aveugle-né, les disciples posèrent cette question à Jésus : ‟Maître, qui a péché, cet homme ou ses parents pour qu'il soit né aveugle ? Jésus répondit :  Ce n'est pas que lui ou ses parents aient péché, mais c'est afin que les œuvres de Dieu soient révélées en lui ”, Jean 9, 2-3. Renversement complet des pers­pectives. Dégageons-nous de la théologie simpliste de Minuit chrétien.

Les épîtres de Paul expriment ces vécus d'une autre manière. Dans Galates 3, 13, il parle du Christ qui nous a libérés ‟De la malé­dic­tion de la Loi” à laquelle le péché colle ; dans 1 Corinthiens 15, 45, il oppose le premier Adam, ‟personne vivante”, au second Adam (Jé­sus ressuscité), en qui désormais nous sommes, par la foi, qui est ‟esprit vi­vifiant”. Parallèle entre anthropologie et christo­logie.

Sans nier qu'il s'agit d'un récit mythologique, nous pou­vons tirer de Ge­nèse 2 et 3 une leçon : ‟Nous ne sortons pas de notre con­di­tion sans préjudices à notre égard et pour autrui”. Réalité universelle, non héréditaire, mais, sans doute, con­­génitale (au sens de notre être-dans-le-monde ou être-dans-l'immanence), le péché est ce pour quoi nous deman­dons pardon à ceux qu'il  bles­se. Par la foi qui nous met "En Christ", il se trouve rem­pla­cé par une autre réalité : Jésus, notre Sauveur. 

L'opposé de l'indépendance n'est plus, alors, la dépendance, La Servitude volontaire stoïcienne (Étienne de la Boétie, 1576), mais l'ouverture dans, par et avec la communion. On en revient au paradoxe de la liberté du chrétien (M. Luther, De la liberté chrétienne, 1521) : dépendance à l'égard de tous et liberté envers tous. Mais ce n'est pas le Oui et le Non, la dialectique hégélienne de la thèse, l'antithèse, la synthèse reprise par K. Marx sur le plan éco-socio-politique, c'est la dépendance sur le mode de la confiance. La dépendance libératrice des indépendances. La "dépendance absolue" (ou mieux : "entière".) , comme disait Schleiermacher. L'in­tel­li­gi­bilité de la vie qui peut s'allier avec la compréhension de l'existence.


Pour le Quatrième Évangile, le péché est la méconnaissance de Jésus , le "monde" le lieu où il est méconnu (Jean 17, 25). Dans un monde multiculturel, nous dirions alors que le péché se signale par la méconnaissance de l'Homme et de notre planète selon l'évangile ou, plus généralement, selon la Parole.

Le mal

Le mal n'est pas forcément méchant (42), physique ou moral, il  est néan­­moins toujours déjà là, avant nous, en nous et hors de nous, au moment où nous le
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décou­vrons, excluant tout espoir d'un recommence­ment à zéro (mis à part la création nouvelle -kaïnè- de l'être en Christ, 2 Co 5, 17).. C'est le fait de l'im­­manence immémo­riale, sans origine et sans but, terreau de toute vie et de toute corruption (le magma -distinct du chaos- de C Castoriadis, L'Institution imaginaire de la société, 1975) qui nous en­globe de­puis la nuit des temps (voir 4ème  Evangile, le "monde" ;  Kant et Schelling : le mal radical ou universel), ice­berg dont notre être-dans-le-monde existentialiste, avec l'écologie et la mondialisation, sont des parties émergées. Avec les réseaux sociaux et la mult­icul­tura­li­té la nappe de l'im­manence s'est rétrécie (jusqu'où cela ira-t-il ?). Pourtant, envisagée d'un autre point de vue, l'immanence nous permet de définir un plancher et un plafond, ouverts aux deux extrémités, qui permettent à notre autonomie de se développer en intelligence et créativité (ou, malveillance et méchanceté !). 
(42) Wladimir Jankélévitch, Le Mal, Édition du Collège philosophique, 1947.

L'immanence, sourde et muette, est intelligible à l'algèbre et à la géométrie, elle est exploitable, nous pouvons la bloquer, voire la détruire. Elle   nous offre deux aspects : d'un côté, en surface, elle est la base qui rend possible toute con­nais­sance rationnelle et toute ex­pé­ri­men­tation ; en profondeur, elle est une sorte d'in­con­scient col­lectif universel. C'est elle qui véhicule nos humaines paroles, mais aussi des hérédités. Elle constitue le tissu à travers lequel la Parole, intelligible trans­cendante, passe verticalement et à l'en­vers duquel l'Esprit vient nouer le fil comme fait la navette d'une machine à coudre (sauf qu'il n'y rien de mécanique en l'occurrence) (43). Nous retrouvons le témoignage intérieur secret  du Saint Esprit dont nous n'éprouvons aucune sensation, mais duquel, après-coup, nous re­con­naissons l'intervention.

(43) Pour être cohérent avec l'image de l'immanence formant une nappe (voir ci-dessus), le Saint Esprit, transcendance oblige (transas­cen­dance, comme disent cer­tains, par opposition à transdescendance), agit à l'envers et en dehors de cette nappe, pas du sein ni au sein de celle-ci, ce qui serait sournois.

Dans l'immanence, les ratages qui n'ont pu être compensés, les vio­lences, les lâchetés, les malheurs, les impasses, les malveillances et les méchan­cetés (la méchanceté gratuite, qui mime le don de la grâce), font boule de neige à l'infini. Rien ne disparaît de l'immanence, rien ne s'y  résout, elle accumule. Elle nous place toujours du côté du problème, pas du côté de la solution. Écarter le péché originel, n'a pas pour consé­quence qu'il n'y a pas uniquement des péchés actuels in­di­vi­­duels, Dans l'immanence tout se vaut et rien ne vaut rien (relire les derniers mots de Les Mots de Jean-Paul Sartre, 1964). Si ce n'est pas l'origine du mal, c'est du moins sa raison universelle la plus proche. Paul ne parle pas de péché originel, mais, pour lui : ‟Nous sommes dans le péché” (A. Badiou, Saint Paul. La fondation de l’universalisme, 1999, p. 88).
 

La drogue donne accès à cet envers auquel les œuvres poi­gnantes de Jean-Michel Bas­quiat (1960-1988) font écho. L'imma­nence ex­plique que nous n'ayons pas de libre-arbitre, mais un simple espace d'autono­mie, il est le destin, qui nous confère une destinée.

Pour la Bible, l'origine du mal n'est pas révélée, c'est l'énigme, le mystère d'iniquité (2 The, 2, 7), l' "ennemi" (44) qui sème l'ivraie dans la nuit (Mt 13, 25, 39). Déception pour les curieux. Il vaut peut être mieux,  pour nous, d'avoir le sens de l'immanence plutôt que de con­naitre l'origine du mal. Dans cette problématique, l'élec­tion nous tire de l'immanence. Le péché (être comme des dieux) serait alors que nous prétendons sortir de l'immanence par nos propres forces : l'Homme par l'Homme et pour l'Homme, l'humanisme clos. Si la Bible ne donne pas l'origine du mal, elle nous en donne la fin (Mt 6, 13 et ailleurs).

(44) Le "diable", celui, ceux, ce, qui divise. Le christianisme, à la recherche d'explica­tions, en a fait une sorte d'envers de Dieu personnifié, le manichéisme y voit le sous-dieu, principe du mal. Le diable symbolise la fausse liberté de l'in­dé­pendance sans responsabilité.

Depuis la seconde partie du 20e siècle, suite à la Seconde guerre mondiale et aux massacres qui l'ont marquée, la Raison, bonne à tout faire (le ‟nez de cire” de Luther ou de Des­cartes -1596-1650-), est tenue pour capable du mal autant que du
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bien (en particulier Hannah Arendt 1906-1975 et la banalisation du mal, Eichmann à Jérusalem, 1963). La modernité (45), l'hyper­mo­der­ni­té : tout ce qui est possible par les appli­ca­tions tech­niques de la science sera réalisé en son temps, en dépit de toutes les éthiques humanistes. L'hy­permodernité ajoute à la modernité : une certaine  mé­fiance de la raison(46), un scepticisme ou un nihilisme plus ou moins prononcés, la multiculturalité, la mon­dia­lisation, le dé­dou­a­ne­ment complet du plaisir, l'exaltation de la liberté, pas toujours dis­­tinguée de l'indépendance, du libéralisme, du libertinage, du libertaire. 

(45) Je distingue entre la Modernité (en gros : le 19e siècle), la post-Modernité (première moitié du 20e siècle), l'hyper-Modernité (à partir de la seconde moitié du 20e siècle -années 60-). Pour la mentalité traditionnelle, plus c'est ancien, plus cela a de valeur ; l'Humanisme qui précède la Modernité met l'homme à la place de Dieu ; pour la Modernité, la Raison, les "esprits forts", l'in­croyance, le magistère universitaire, le culte du Progrès, le savoir a destitué le croire ; la post-Mode­rn­ité est marquée par un recul sceptique  pris par rapport à la raison et par l'apparition de la clinique psychanalytique ; l'hyper-Modernité c'est la mondialisation et le  multi­cul­tu­ralité, plus c'est nouveau, plus c'es prisé.
(46) Descartes, père du rationalisme, concluait que les animaux étaient des mécanismes, des machines.

Au sens d'un accomplissement des Écritures, la crucifixion ap­porte son sceau historique au rêve vision­naire de Jésus/Évangile. Ce n'est pas un mirage.

Le ­Salut  (YéChoûaHr, sôtéria, sôtérion)

Une propension universelle, congénitale, à l'indépendance qui est ruptures, ressemble comme une sœur au péché originel, mis à part la puis­sance de culpabilisation de ce dernier. Un mal qui est toujours déjà-là, en pre­mier, ressemble bien au péché actuel sauf qu'il n'a pas officiel­le­ment de ré­férence méta­physique ni religieuse. Y a-t-il une alternative ? Paul qui écrit quinze ou vingt ans avant la parution du premier des évangiles dit : ‟Être en Christ par l'Esprit”, nous disons : ‟Se projeter par la foi dans le rêve visionnaire de Jésus” (le Royaume des cieux) et ‟Être accueilli par les pré­mices du Règne”. 


Questions : quelle est la différence entre congénital et héréditaire, entre universel* et multiculturel ? * Le 4ème Évangile ne dit pas "Le bouc expiaitoire qui porte-emporte le péché d'Israël" (Lé 16,21), mais ‟Voici l'agneau de Dieu qui porte-emporte le péché du monde” (Jn 1,29). '(congénital au sens de notre être-dans-le-monde, comme disaient les existentialistes).

Prodiges, miracles, merveilleux, guérisons, vie éternelle sont de l'ordre des rêves humains universels (ou du croire universel, à dis­tin­guer des superstitions -exorcistes, chiro­man­ciennes, cartoman­ciennes etc.-) dont témoignent l'art, la poésie. L'humanisme (le libre ar­bitre), les Lumières (de la raison, de l'esprit, sans le coeur) la Modernité (l'Homme pour l'Homme et par l'Homme) ne les ont pas effacés. C'est plus du do­maine an­thro­po­logique que spécifique­ment de l'Homme re­li­gieux en nous. L'Homme moderne en garde non seulement la trace, mais le goût. Et je ne parle ici que de l'Homme occidental, l'Homme oriental a un sens inné de la transcen­dance, qu'il s'exprime à travers des fictions pleines de sens, mais qui ne conduisent à aucun savoir.

La vision de Jésus opère un certain nombre de con­versions (épi­strophaï) des croyances bibliques.  Le Seigneur devient le Père. L'es­chatologie, la Parou­sie, deviennent l' "en Christ", le Christ qui revient chaque jour où nous allons vers notre prochain. Les menaces de l'outre mort de­vien­nent les appels à un Évangile responsable, la "Grâce qui coûte" de D. Bon­höffer. Le miracle devient foi dans les capacités humaines ter­restres non pour le Salut, mais pour une société humaine plus juste, y compris à l'égard de la Nature.
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La Parole ne nous dit pas que nous allons rencontrer un ange, mais que, depuis la première Pentecôte, le Saint Esprit a remplacé tous les autres messagers célestes. Elle ne nous dit pas que nous aurons à nous colleter avec le diable, mais qu'il existe des gens qui faussent la Parole (Ge 3, 2-4 ; Mt 4, 1-11).

Par opposition à d'autres textes des Évangiles qui parlent du ‟Jour du Ju­ge­ment”, en contraste avec le Christ juvénile, imberbe, de la Chapelle Sixtine qui, de la main droite, élève les élus à la félicité et, de la gauche, pré­ci­pite les damnés en enfer, nous lisons en Jean 5, 24  : ‟Celui qui écoute ma parole et croit en celui qui m'a envoyé a la vie éternelle, il ne vient pas en jugement”.

Que signifie le mot de "salut" dans une modernité multicul­tu­ra­liste ? Y a-t-il un équiva­lent, une corrélation ? Sauvetage ?  Délivrance ? Libération ? La condition du croyant biblique demande à chacun de faire l'effort nécessaire pour comprendre par soi-même les vérités scripturaires bibliques en fonction de la co­hé­rence d'en­semble  des  mes­sages (analogie de la Parole). Le Salut en et par Jésus crucifié-res­­sus­cité reste scandale et folie (1 Co 1, 17-25) pour de nouvelles raisons. Scan­dale pour les esprits révolutionnaires, folie pour les bien-pe­n­sants.  Ceux qui souhaitent privilégier l'aspect du rachat parleront de rédemption. La réconciliation est la prémice du salut.

Si nous retenons que le péché universel est dans la volonté d'in­dé­pen­dance, il s'ensuit que toute aspiration à une action généreuse, quelle que soit son origine (l'É­vangile ou l'Humanisme), action qui nous démarque de l'immanence, est une sorte de salut actuel.


   Pour ceux qui sont entrés dans le rêve visionnaire de Jésus, qui sont accueillis par les prémices du Règne, le Salut c'est cesser de n'être que  les "gens à tout faire" de l'Histoire : mobilisés pour défendre le pays, fascistes utilisant la force populiste, marxistes persuadés par le socialisme scientifique, maoïstes acteurs d'un bouleverse­ment cul­turel, fidèles ou moines bouddhistes pratiquant les rituels du Bonheur, islamistes, djadistes, en vue d'instaurer l'Absolu sur terre, gilets jaunes, anarchistes, afin de n'avoir plus à rien penser …). Pour le Salut, il ne faut rien : "Laissez-vous sauver" (Es 4(, 22-24) ; "Vous êtes sauvés par grâce, par le moyen de la foi, cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu" (Ep 2, 8). Par, son rêve visionnaire, Jésus donne un sens, la foi en fait, secrètement, un acquis (la justice passive de Luther), et lorsque cette acquisition nous entoure, nous pouvons éprouver le sentiment de l'éter­nité (L'Ac­qui­si­tion). 

Jacques Gruber 


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ENTRER  DANS  LA  VISION  DE  JÉSUS  
ÊTRE  ACCUEILLI  PAR  LE  RÈGNE  DE CHRIST

Le titre de ce chapitre unit le kérygme des Évangiles (dans sa pre­mière ligne) et la pensée paulinienne (sur la seconde ligne).

Le Christ

Entrer dans la vision de Jésus, c'est adhérer à l'É­van­gile, être accueilli dans son Règne, c'est ‟Être en Christ”. En termes théolo­giques : la récon­ci­liation d'une part, la grâce de l'autre. Mais la pensée dis­cur­­sive dissèque le vivant, elle sépare ce qui ne fait qu'un en réalité.

La vision de Jésus, le Règne de Christ, ne renvoient pas à des per­sonnes différentes ni à des performances de salut séparées. Il fau­drait écrire : "la vision de Jésus (Messie) Christ", "le Règne du Christ (Mes­sie) Jésus". Pour éviter les lourdeurs, j'écris : "la vison de Jésus", le "Règne de Christ". Je mets un "v" minuscule à "vision de Jésus" un "R" majuscule à Règne de Christ pour marquer d'une part, l'incarna­tion, d'autre part, la glorification.

Christ (Christos) est, à l'origine, un titre : L'Oint, l'Élu, le Mes­sie, que les auteurs du Nou­­veau Testament donnent à Jésus. Nous en avons fait un nom parti­cu­lier, personnel, pour Jésus res­sus­­ci­té, éle­vé, glorifié (une hypostase). Cer­taines personnes s'ima­ginent que "Christ" est le nom de famille de Jésus. La remarque précédente est un rappel de ces choses.

Le moment paulinien

Historiquement, "être accueilli par le Règne" a précédé "entrer dans la vision de Jésus". Le moment de l'Esprit est venu avant le té­moi­gnage des Écritures. Il a été donné dans un temps où les Évangiles n'existent pas encore, comme pour ouvrir la voie à leur rédaction. En ce moment où il n'existe pas encore d'Écritures chré­tiennes, où tout se passe grâce à des ind­i­ca­tions directes du Saint Esprit, après que Paul ait été recon­nu comme égal aux autres Apôtres (dis­tinc­tion entre l' "apostolat charisme" et l' "apostolat institution" (47)), ces inspi­ra­­tions vont contribuer à la for­ma­tion d'un premier cor­pus d'É­cri­tures chré­­tiennes.

(47 Maurice Goguel, 1880-1955, Les Origines du christianisme, tome 3, L'Église primitive, Payot, 1947.

Les grandes Épîtres de Paul (48) ont été rédigées au moins dix ans avant le premier Évangile (Marc date d'environ 60). Le mo­ment où l'Esprit conduit
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directe­­ment la vie des chrétiens (Livre de Actes) a pré­cé­dé le nôtre où le Saint Esprit agit par le moyen des Écritures. L'at­tente d'une Parousie im­mi­nente précède la situation qui est la nôtre, où Jésus vient à nous, chaque jour, depuis la Croix, dans la rencontre de ceux qui souf­frent.

(48) 1 Thessaloniciens, Galates, Philippiens, Philémon, 1 et 2 Corinthiens, Romains.

Sur la route de Damas, Paul rencontre Jésus élevé et glorifié, (il est accueillis par le Règne) mais c'est cependant un ‟Messie (Christ) cru­­ci­fié, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs” (1Co 1, 20-25), qu'il prêche au cours de son évangé­li­s­a­tion. Le point final de la vision de Jé­sus n'est pas sans comporter des an­nonces des avanies et des souf­­frances qu'en­du­rera Paul au cours de son apostolat (relire Phi­lip­piens).

Aujourd'hui

Aujourd'hui, c'est par le té­moi­­­gnage intérieur secret du Saint Es­prit prononçant l'Amen sur une parole de l'Évangile (au sens large du mot), qu'il nous est don­né d'entrer dans la vision de Jésus et c'est ‟par le Saint Esprit”, sans jamais posséder celui-ci, partant de cette vi­sion-même que l' ‟être en Christ”, sans aucune di­vi­ni­sation, nous est donné, autant qu'il soit pos­sible ici-bas  (Ép 2, 6).  La prédication de l'Évangile apporte la récon­ci­lia­­tion (2 Co 5, 19), avec le Règne de Christ il y a plus que la récon­ci­liation : les arrhes du Salut ou le Salut en l'espèce de ses arrhes.

Le  témoignage du Saint Esprit nous fait entrer dans la vision de Jésus qui reste objective,  il n'inscrit pas  cette vi­sion en nous, lui donnant une teneur subjective (dans l'ordre de l'être hu­main, être du désir). Ce qui nous est donné ‟Par l'Esprit” c'est d' ‟être en Christ” (d'être transportés en Christ, sens du baptême), non "d'a­voir le Christ en nous" (49). Ceci en dépit de l'ex­cep­tionnellement mystique : ‟Jusqu'à ce que Christ soit formé en vous” de Galates 4, 19. Dans tous les cas il s'agit moins d'un être en soi (notre histoire, notre passé), de surmonter l'aliénation, que de de­venir soi-même du fait d'un renouvel­le­­ment de notre environ­ne­ment (50)Environnement mental, moral, sociétal, fait de grâce et de vérité, qui ne nous em­prisonne pas, ne nous encadre pas, mais élargit notre espace d'auto­no­mie person­nel, lequel trouve, dans l'Église, l'ap­port d'une communion qui dépasse le moment loin en arrière et en avant.

(49) Être en Christ ou Christ en nous ? les témoignages néotestamentaires en faveur de cette seconde option : ‟Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux -en mésô autôn-” (Matthieu 18, 20) ; Lc 17, 21 : ‟Le royaume de Dieu est en vous” ou ‟au milieu de vous”.
(50) L'anthropologie philosophique de Max Scheler (1874-1928) et Helmuth Pleis­sner (1892-1985) a mis à l'ordre du jour la question de l'Umwelt (en­vi­ron­ne­ment). Notre environnement se développe dans toutes les dimensions anthro­po­lo­giques, sociales et politiques, il se dédouble en nature et culture, il nous forme, il est transformé par nous, il peut nous ob­­jectiver. J-P. Sartre (1905-1980), dans sa phi­losophie de la liberté, parle de "si­tu­a­tion" : condition qui ne dépend pas de nous, mais dont nous sommes condamnés à faire quelque chose qui ne servira à rien ni à per­sonne. Sans adhérer à ces phi­loso­phies, je n'y suis pas moins attentif. Les écolo­gistes, qui se veulent plus qu'une philosophie de l'environnement, portent un intérêt à la santé planétaire dont dépend la vie sur terre.

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Nous entrons dans l'environnement de Jésus, non pour que nous devenions dieu, mais pour transformer notre environne­ment afin que nous devenions nous-mêmes : les ‟Nou­­velles créatures” de 2 Corin­thiens 5, 17, dont l'en­vi­ron­ne­ment, (‟Toutes choses”), sont non seule­ment neufs, mais encore ‟nou­veaux”.

C'est par le renouvellement de notre environne­ment que nous pouvons espérer devenir enfin nous-mêmes. Déjà aujourd'hui, nous en avons les arrhes, non par un rejet de la moder­nité, ou de l'hypermo­der­nité, mais dans la possibilité de leur  renou­vel­lement qualifié par le Règne de Christ.

En tant que chrétien dans la modernité, je dirais : ‟Jésus ressuscite avec la Parole”, c'est à dire avec la vision de Jésus, dans le nouvel en­vi­ronnement existentiel que crée cette vision pour qui la reçoit. En­vi­ronnement qui cons­ti­tue les pré­mices, les arrhes du Règne (Rm 8 23 ; 2 Co 1, 22), de cet en­viron­­ne­­ment où nous serons enfin tels qu'en nous-mêmes (résurrection per­son­­nelle). Règne non tant a-venir (la vision de la Parousie qu'avaient les au­teurs du Nouveau Testament et, aujourd'hui encore de nombreux chrétiens mil­lénaristes) que "ve­nant à nous" chaque jour, depuis l'ave­nir en la per­sonne des gens que nous ren­controns, que nous secourons ou qui nous se­courent.

Adhérer à l'Évangile, c'est le recevoir avec le té­moi­gnage de l' Esprit, comme Parole de Vie (Parole pour exister). Si nous suivons les Épîtres de Paul, ‟Être en Christ” (161 occurrences) se pro­duit ‟Par l'Es­prit” (151 occurrences).  Vu de l'Esprit, les deux cas ne font qu'un, c'est  rétro­spec­tivement que nous prenons cons­cience de ces dif­férences. Il ne s'agit pas d'exercices spiri­tuels, ici tout est donné dès le cadeau d'un Nouveau Testament.

Comment entendre l'expression ‟Être en Christ” ?

La Bible parle de vie, d'existence, elle a une anthropologie (l'être humain qui est, synthétiquement, corps, psychè, cœur, entendement), elle n'a pas proprement de notion d'être, pas d'ontologie (51). En hébreu en ara­méen, la plupart du temps l'auxi­liaire  "être" n'est pas écrit, il est sous-en­tendu.  Jésus, par­lant araméen lors de l'institution de la cène n'a pas pro­noncé "être"  : ‟Ce­ci (est) mon corps … Ce­ci (est) mon sang” (Mc 14, 22, 24). Dans l'expression ‟Être en Christ” (BeMaChiaHr), il ne faut pas donner une consistance ontologique à "être en" alors que le verbe auxiliaire être est absent en hébreu et en araméen et que "en" concerne un en­vi­­ronnement qui rend possible notre sanctification (1 Co 1, 2), qui constitue le corps de Christ (1 Co 12, 12), mais qui n'est pas notre glori­fi­ca­tion (Rm 13, 14 ; Col 1, 27), ce qui se dirait alors ‟avec Christ” (Phi 1, 23).

(51) Depuis la Métaphysique d'Aristote (324-322, avant notre ère), on donne à l'étude de l'être (en général) ou de l'Être (en particulier), le nom d' "ontologie" qui signifie "discours sur l'être", "doctrine de l'être". Thomas d'Aquin (1225-1274), es­ti­mant que la théologie a besoin du support d'une métaphysique, avait porté son choix sur celle d'Aristote jugée accueillante au mystère*. Jusqu'à aujourd'hui, cet attelage sert à la scolastique thomiste. La philosophie critique d'Em­ma­nuel Kant (1724-1804) destitue la métaphysique et pose les bases strictes sur les­quelles une con­nais­sance
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certaine (serait-elle même métaphysique ou religieuse) pourra se développer (Critique de la raison pure, 1781 et autres œuvres). Dans sa Phénoménologie de l'Esprit (1806), Fried­rich Hegel (1770-1831) aban­donne le notion d'être et les dis­cours qui la concernent, pour la notion de "devenir" qui laïcise la pen­sée de Luther (1498-1532) dans son Com­men­taire de l'Épître aux Romains et qui aura un un retentissement jusqu'à la philosophie exis­ten­tielle antago­nique de Sören Kierke­gaard (1813-1855) et même jusqu'au marxisme. En réaction, Friedrich Nietzsche (1844-1900) -qui n'aura cependant pas connais­sance de la pen­sée de S. Kierkegaard-, an­non­cera la fin de la culture occi­den­tale (ensemble de son œuvre, en particulier Le crépuscule des idoles ou com­ment on phi­losophe à coups de marteau, 1888). Martin Heidegger (1889-1976, L'être et le temps, 1927), partant d'une "mise entre paren­thèses" (reprise de la phénoméno­lo­gie d'Edmund Husserl -1859-1938- Méditations métaphysiques, 1931), à vrai dire ré­duc­tionniste, qui l'amène au seul ‟existant concret” qu'il nomme Dasein (l'être-là), relèvera le dé­fi en retour­nant à une phi­lo­so­phie de l'être authentique (qualifié d'on­to­logique) (la liberté pour J-P. Sartre) qu'il dis­tingue de l' "être" in­au­then­tique ou ontique (la mauvaise-foi chez J-P. Sartre), mais son exis­ten­tia­lisme semble abou­tir à une impasse que l'œuvre de Jean-Paul Sartre (L'être et le néant, 1943, la mauvaise-foi) ne démentira pas.
Contre la Sainteté, on rebondit, devant le mystère on est bloqué, dedans, on s'enlise.
       

Il est souhaitable que le lecteur biblique se défasse, au moins pro­vi­soi­re­ment, de l'anthropologie de Platon, avec sa catabase et son ana­base, en­traî­nant une conception circulaire du temps et sa notion de l'âme séparable du corps. De même, de l'on­to­logie aristotéli­cienne qui parvient a un plérôme (une per­fection) de l'être. Et encore du substan­tia­lisme sco­lastique du Moyen-Âge (l'hy­lé­morphisme (53) d'A­ris­tote repris par Tho­mas d'Aquin, - 1225-1274- (52)).

(52) Aristote (un observateur de la nature au départ) explique le donné par l'union d'une matière (hylè), à déterminer, avec une forme (morphè), à définir ; union selon les catégories (au nombre de cinq) que notre entendement leur décerne.
(53) Henri-Dominique Gardeil, Introduction à la philosophie de Thomas d'Aquin, Le Cerf, 2007.

            Le Dieu de la Bible qui déclare ‟Je suis qui je serai” (Ex 3, 14) (54), YHWH, le Dieu unique (HRâD), dont on ne prononce le Nom  (De 6, 4) n'en­cou­ragent pas l'ontologie. Outre les diverses ap­pel­lations qui seront em­ployées dans le Premier Testament pour par­ler de ce Dieu,  celui-ci est aussi caractérisé qualitativement comme le Saint (És 6, 2-3) qui est à la fois jus­tice et miséricorde. Mais, par ail­leurs, avec le DeVîR ou Saint des Saints, ar­rière-chambre du Temple où réside l'Arche et avec les sa­cri­fices qui se dé­roulent sur le Par­vis, le culte du Temple, succédant à la Tente du Rendez-vous lors du séjour au Désert, la sainteté étant attribuée à des objets, à des rites, on observe une recharge de sacré en Israël. Des lignées de grands-prêtres et une ligne sa­cer­dotale vont  se dévelop­per à cô­té de la ligne pro­phétique. Ainsi, autour de la notion de Gloire, une on­to­logie de "Dieu",  du "divin", de la sacralité, a fait re­tour.

(54) La parole reçue par Moïse : ‟HEYéH  ACheR  HEYéH” (Ex 3, 14) n'est pas ‟Je suis l'Être”, mais ‟Je suis qui je serai” (Ex 3, 14) ou ‟Je serai qui je suis” (Emil Brunner, 1889-1966, Dogmatique, premier volume, tra­duction française Genève Labor et Fides).

Pas plus qu'on ne prononce son Nom, il n'y a d'ontologie du Vi­vant, il est et reste le Dieu de la Parole, nous ne le possédons d'au­cune fa­çon. Dans la ligne sacerdotale, au temps de l'Exil, avec Ézé­chiel, la no­tion sacrale de la ‟Gloire” (55) va prédominer. On peut dire qu'il n'y a pas d'ontologie de Dieu avant le théo-logie hellénistique chrétienne.


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(55) Hypothèses : La première mention de la Gloire apparaît avec Moïse, au Désert, lorsque l'arche, contenant les Rouleaux de la Thôrâh, est intronisée (Ex 16, 7-10 (la Gloire apparaît dans la Nuée) ; 24, 16-17 ; 33, 18-22 ; 40, 34-35 ; Nb 14, 10, 21-22). Pour finir, il est question de la "Nuée" (Ex 40, 34-38). Transportée comme un objet sacré par David, de Silo à Jérusalem (1 R, 8 à 11), l'arche est déposée dans le Premier Temple (dans la chambre arrière nommée DeVîR ou Saint des Saints), par Salomon, qui bénéficie de deux apparitions de Dieu (1 R 3, 5 ; 1 R 9, 2-3). Dans l'ordre des apparitions, il faut aussi mentionner l'épisode d'Élie dans la grotte, après le massacre des prophètes de Baal (1 R 19, 9-13). Ce qui pouvait rester de l'arche sera sac­­ca­­gé par les troupes de Nébu­kad­netsar lors de la destruction du Temple en 587.   On peut penser que la symbolique de la Nuée a précédé celle de la Gloire, (Nb 8, 15-23) que cette dernière ne remonte pas avant Ézé­chiel qui en serait ainsi le premier té­moin historique. Lors de l'Exil, elle est comme le Saint des Saint qui suit Israël dans sa déportation. Les textes du Pentateuque et des Livres historiques ont été mis à jour au retour de l'Exil et la Nuée remplacée par la Gloire. De toute manière, la vision de la Gloire est propre  à Ézéchiel (Ézé 1 ; 3, 12, 22-23 ; 8, 1-4 ; 9, 3 ; 10 entier ; 11, 22-25 ; 43, 4-5), Moïse ne l'a pas contemplée (Ex 33, 18-23), la vision de la mer de nuages avec Aaron, Nadab, Abihu et soixante-dix anciens est dans l'ordre de la symbolique de la Nuée (Ex 24, 9-11). De retour de l'Exil, la Gloire aurait été rajoutée aux bons endroits.Ensuite, selon Hébreux 9, 1-7, une nouvelle arche avait été do­mi­ci­liée dans le Se­cond Temple, reconstruit en 520 sous l'autorité d'Esdras (Es­dras 6, temps du prophète Zacharie). En tout cas la Gloire du Seigneur emplit le Temple qu'Ézéchiel décrit dans ses visions (Ézé 43, 4-7. À l'époque de Jésus,  le DeVîR subsiste (Mat 27, 51). Beaucoup plus tard, la mystique des Hassidim d'Eu­rope cen­trale fera état d'une autre para-ontologie divine, avec la CheKHi­NaH, la ‟Présence”. Il reste quelque chose de la ligne sacerdotale avec la Kippa, la Ménorah, le Tabertnacle contenant les rouleaux de la Tôrâh, ces Rou­leaux eux-mêmes, les tephillim, les mézouzoth.
De la ‟Gloire du Seigneur” (KeVôD-YeWôH, Ézé 1, 28), nous avons retenu le rayonnement solaire ou l'éclat d'un saphir ou autre pierre précieuse qui n'est que son "re­flet" (tra­duction­ de la Bible Segond 21), nous avons omis son caractère foncier qui est une question de poids, selon le pre­mier sens de KâVôD. ‟Dans mon entière den­sité”, empli à saturation, en son entière vérité, tel que l'Éternité le confirme, pourrait-on dire.   

Dans le Nouveau Testament, ta onta, ta mè onta (Rm 4, 17 ; 1 Co, 1, 28 ) : ‟Les choses qui existent, les choses qui n'existent même pas”. Ce serait fausser la pensée de Paul que de traduire : ‟L'être et le non-être” (ta mè onta ne peut se traduire par "néant", le néant c'est to ouk  on). Genèse 1, 2 ne dit pas que Dieu crée à partir du néant (56), mais à partir du chaos (Tô­Hôu­Wa­Bô­Hôu), plusieurs autres mots, traduits par "néant", signifient "nullité(s)" et mériteraient d'être traduits ainsi. Pas plus que l'origine du mal, l'origine d'un "quelque chose" -question distincte de celle de la création d'un monde- n'est donnée dans la Bible.

(56) Contrairement à l'opinion de plusieurs Pères, dont Augustin, De vera Religione, 18, 36 (389-91) ; De Genesi ad litteram, 1 (393-394). La Bible ne donne pas d'indication sur l'origine du monde ni sur celle du péché, elle tourne autour. Signe que cela nous détournerait de l'esentiel qui est le Salut.

L'être en Christ est mystique au départ, puisque le témoignage inté­rieur du Saint Esprit est secret. Dans l'application, il est éthique (Mt 25, 31-46) et civique jusque sur le plan international (Armée du Salut, Emmaüs), mais pas politique, à son profit.

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‟Être en Christ” (BeMaChYaHr, en Christô) ‟Par l'Esprit” (Ba­Rou­aHr, en pneumati, Rm 8, 11), est plus un mouvement qu'un état (malgré le en). Le texte mythologisé d'Éphé­siens 2, 6 : ‟Il nous a ressuscités et fait asseoir avec lui dans les lieux cé­lestes en Jésus Christ”, va au-delà de la pensée pauli­nienne. Je verrais plutôt un mouvement ascen­dant qui nous emporte avec la nuée des témoins (Hé 12, 1).

Discerner les temps

            La notion paulinienne d' ‟En Christ” est une sotériologie christo­cen­trique entièrement horizontale de part et d'autre d'un centre (57). C'est une ac­tu­a­li­té que définissent une histoire (un passé) que rejoint un avenir (un inac­com­pli). En Christ se rencontrent l'histoire sainte et l'eschatologie : ce qui vient à nous du passé biblique, le rêve vision­naire de Jésus et ce qui vient encore à nous de ce rêve  à venir, ce qui est, en ce sens, es­cha­to­logique, les prémices du Règne de Christ, Christ qui s'identifie  en la personne des "souffrants".  L'Évan­gile selon Luc (con­ver­ti à la reli­gion du Christ par Paul, puis compagnon de Paul) peut être également caracté­ri­sé par l'idée du Christ centre de l'His­toire.


(57) L'Univers mythologique à trois étages et le temps circulaire ne sont pas les derniers mots de la Bible, elle connaît également le temps linéaire, celui du Salut : non plus Cieux, terres, enfers, non plus le ‟Tout part de Dieu et revient à Dieu” d'une certaine théologie, mais avant, aujourd'hui et après ; passé, présent, à venir. Dans la même ligne, je serais de l'avis de  Gerhard von Rad (Théologie du Nouveau Testament¸ Labor et Fides, 1957-1960) : la Bible, sur le plan de son message, ne commence pas avec le récit de la Création, mais avec la sortie d'Égypte. Un texte qui n'attribue pas le prodige à Moïse, mais eu Seigneur, trait unique à la Bible qui ne fait pas de héros. Au Seigneur, Celui qui  est ce qu'il sera (Ex. 3, 14) à lui seul, la Gloire. Lui dont on ne prononce pas le Nom (De 6,4)  même qu'on le puisse.

Ainsi du Règne : une actualité définie par la rencontre, en un moment, d'un passé et d'un avenir.  Le Christ de la formule  ‟En Christ”, c'est Celui qui vient à nous du passé biblique dans ce qu'il a dit, ce qu'il a souffert et qui vient à nous de l'à-venir eschatologique par ce qu'il annonce et met en œuvre, par son Règne.

Cette conception du temps rejoint celle que l'on trouve chez cer­tains philosophes occidentaux (l'une des conceptions d'Edmund Hus­serl -1859-1938-, par exemple) : un passé et un a-venir qui se croisent chez un sujet humain en un lieu et un instant donnés. La diffé­ren­ce vient de ce que, dans la foi évangé­lique, ce passé est une histoire et l'a­ve­­nir est qualifié. Qualifié par l'eschatologie. L'eschato­lo­gie  apoca­­lyp­tique du Nouveau Testament s'ex­plique par des condi­tions d'exis­tence des chré­tiens de l'époque. Pour nous : sauf pépins ou cata­strophes prévisibles ou non sur le plan personnel, éco­lo­gique, cos­mique, nos présents com­posent avec une réserve semble-t-il iné­pui­­sable d'advenue de temps qui rencontrent nos histoires et toutes les histoires.

Dans les textes relatifs à ‟En Christ”,  Paul opère ce que l'on appelle aujourd'hui une concentration christo­lo­gique. Il y a recours pour effectuer le
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passage de la Première à la Nouvelle Alliance. Dans sa Dogmatique de l'É­glise, Karl Barth y aura recours, pour passer de la révélation (bi­blique) à la théologie (évangélique). L'exemple le plus frappant concerne la prédestina­tion. Le Christ est à la fois l'Élu (le baptême de Jean-Bap­tiste) et le réprouvé (au sens de celui qui, sur la Croix, ‟enlève le péché du monde” -Jean 1, 29-, le péché de chacun de nous), il assume la double prédestination  à notre place, pour le Salut de chacun de nous (58) : ‟Christ nous a rachetés de la malé­dic­tion de la Loi, étant devenu malédiction pour nous, car il est écrit : "Mau­dit quiconque est pendu au bois"” (Ga 3, 13).

(58) Solution qui aurait été suggérée à Karl Barth par Pierre Maury, alors professeur à la faculté de théologie protestante de Paris.

L'Esprit

Nous avons déjà une eu l'occasion de parler de l'Esprit, disant que c'est la transcendance (La Foi), qu'il noue en nous la Parole d'Évangile, la Parole d'existence (La Parole).

Comment comprendre l'expression  : ‟par l'Esprit”. L'esprit est comme la gravitation, il se reconnaît à ses effets produits par la Parole, à savoir : le fait d'être établi témoin, le sentiment d'acquis gratuit, sans affect, les pos­si­bi­lités d'existence nouvelles (les ‟Nouvelles -kaïnè- créatures” de 2 Co 5, 17 ?) sur lesquelles dé­bouche la démytho­lo­gi­sa­­tion selon Rudolf Bultmann.

Concernant le Saint Esprit, il y a trois possibilités : l'inspiration ré­ser­vée aux auteurs bibliques, l'assistance réservée à l'Église, le témoi­gnage inté­rieur secret individuel médié par le texte biblique, de ce fait distingué de la voix de la conscience, la conscience voix divine.

Maintenir la différence entre a) l'inspiration des auteurs bibliques cano­niques, b) l'assistance de l'Esprit donnée à l'Église pour son dé­ve­loppe­ment, c) l'illuminisme indépendant des Écri­tures bibliques, d) la Parole pour tous, non sollicitée.

Le Saint Esprit est le dernier de la Trinité à voir reconnue sa di­vi­nité. Il faut attendre le Premier concile de Constan­ti­nople, en 381 et l'influence de gens comme Grégoire de Na­zianze (330-390) (59).

(59) Écoeuré par les intrigues des pères conciliaires, Grégoire de Nazianze n'assistera pas à la seconde session du concile. Il se retirera à Nazianze sa ville natale dont il était l'évêque, à la suite de son père.

La Trinité, Tri-unité  ou Unité trine (Père, Fils et Saint Es­prit) n'est pas une triade comme la Tri­mur­ti hindouiste, un trio, une triplette, un tiercé, que sais-je encore. C'est une con­cep­­tualisation spéculative de haute te­nue, mais qui fait appel à des notions extra-bibliques : celles de nature, de sub­stance. Quand nous ne comprenons plus un énoncé théologique, mieux vaut dire pour quelles raison nous rencontrons cette in­com­­pré­hen­sion que de jeter définitivement cet énoncé à la cor­beille.

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Le Nouveau Testament nous offre une Trinité éco­no­mique (ou narrative) dont l'expression la plus connue est : ‟Que la Ggâce de notre Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu le Père et la communion du Saint Esprit soient avec vous tous” (2 Co 13, 13) (60).

(60) Il n'est pourtant pas interdit de chercher à expliciter ce concept. Je pro­po­se­­rais cette formule où incarnation et Trinité se trouvent réunies : la Gloire qui porte à leur entière et identique densité ceux que nous appelons Père, Fils fait Homme, Esprit. Peut-on réinterpréter les notions de Père tout-puissant, filiation divine, dispensation céleste de l'Esprit dans des termes anthropologiques pris dans leur sens  biblique (qui ne verse pas dans l'anthropomorphisme) d'alliance, d'adoption, de charisme, d'espérance ?

Dans la Bible, nous trouvons des croyances et des notions, pas de con­cepts. Autres exemples : de la Trinité éco­no­mique (ou narrative) : ‟À ce mo­ment-même Jésus fut em­pli de joie par le Saint Esprit et dit : "Je te suis reconnaissant, Père, Sei­gneur du ciel et de la terre de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et de ce que tu les révélées aux enfants”  (Lc 10, 21) ; ‟L'Esprit saint que la Père enverra en mon nom vous en­sei­gnera toute chose” (Jn 14, 26) ; ‟Vous avez été lavés , dé­cla­rés saints, justes, au nom du Seigneur Jésus et par l'Es­prit de notre Dieu”  (1Co 6, 11) ; ‟Les vrais circoncis, c'est nous qui ren­dons notre culte à Dieu par l'Esprit de Dieu, qui plaçons notre fierté en Jé­sus Christ” (Phi 3, 3) ; ‟Vous avez reçu un esprit d'adoption [à l'image du Fils, Rm 8, 29] par le­quel nous crions : Abba ! Père !” (Rm 8, 15),  où le Père, le Fils ou Jé­sus, le Saint Esprit sont réunis dans une même opération sont qualifiée de "Tri­nité écono­mique", autrement dit : "Dans la vie courante de la foi" (61).

(61) Le baptême ‟Au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit” (Mat 28, 19) est manifes­te­ment un apport de l'évangéliste qui met ces paroles dans la bouche de Jésus ressuscité, à des fins d'édification de l'Église. Le texte de Romains 6, 3-5 antérieur à Matthieu 28, fonde le baptême sur une union à la mort et à la résur­rec­tion de Jésus, par la Gloire du Père, afin que nous menions une vie nouvelle (Saint Esprit), soit : la Trinité, dans le vécu du chrétien.


Toute nouvelle conceptualisation de la christologie ou de la Trinité ne pourra être qu'à nouveau spéculative. Un équivalent du ‟En Christ” paulinien pourrait être un ‟Dans le chemin de Jésus” ou ‟Dans le chemin de l'Évangile” ou ‟ Dans le chemin du Christ”, selon notre degré d'avancement spirituel, expression loyale avec la foi et envers l'homme moderne et hypermoderne que nous sommes.



Jacques Gruber 




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Liste des abréviations bibliques utilisées
liste alphabétique


1 Chr : Premier livre des Chroniques ;
1 Co : Première épître de Paul aux Corinthiens ;
1 Jn : Première épître de Jean ;
1 Pi : Première épître de Pierre ;
1 R : Premier libre des Rois ;
1 S : Premier livre de Samuel ;
1 Thé : Première épître de Paul aux Thessaloniciens ;
1 Tm : Première épître de Paul à Timothée ;
2 Chr : Deuxième livre des Chroniques ;
2 Co : Deuxième épître de Paul aux Corinthiens ;
2 Jn : Deuxième épître de Jean ;
2 Pi : Deuxième épître de Pierre ;
2 R : Deuxième livre des Rois ;
 2 S : Deuxième livre de Samuel ;
2 Thé  : Deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens ;
2 Tm : Deuxième épître de Paul à Timothée ;
3 Jn : Troisième épître de Jean ; Ju : épître de Jude ;
Ab : Abdias ;
Ac : Actes des apôtres ;
Ag : Aggée ;
Am : Amos ;
Ap : Apocalypse
CdC : Cantique des Cantiques ;
Col : Épître aux Colossiens ;
Da : Daniel ,
De : Deutéronome ;
Ép : Épître aux Éphésiens ;
Es : Esdras ;
És :Ésaïe ;
Est : Esther ; 
Ex: Exode ;
Ez : Ézéchiel ;
Ga : Épître de Paul aux Galates ;
Ge : Genèse ;
Ha : Habakuk ;
Hé : Épître aux Hébreux ;
Ja : Épître de Jacques ;
Jb : Job ;
Jé : Jérémie ; 
Jn : Jean ;
Jns: Jonas ;
Jo : Joël ;
Jo : Josué ;
Ju : Juges ;
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La : Lamentations ;
Lc : Luc ;
Lé : Lévitique ;
Ma : Malachie ;
Mc : Marc ;
Mt : Matthieu ;
 Na : Nahum ;
Nb : Nombres ;
Né : Néhémie ;
Os : Osée ;
Phi : Épître de Paul aux Philippiens ;
Phm : Épître de Paul à Philémon ;
Pr : proverbes ;
Ps : Psaumes ;
Qo : Qohéleth (Ecclésiaste) ;
Rm : Épître de Paul aux Romains ;
Ru : Ruth ;
So : Sophonie ;
Ti : Épître de Paul à Tite ;
Za : Zacharie ;





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TABLE  DES  MATIÈRES
Présentation, p. 3
 La Foi, p. 5 : Une entière confiance, la trans­cen­dance, p. 5 ; Jésus ressuscité, p. 7  ; Loyaux envers soi et avec la foi, p. 9.
           
            2  L'Évangile, p.11 : Une intuition portée par un texte, p. 11 ; L'Évangile transbiblique, un guide, herméneutique, p. 12 ; Qui est Jésus pour nous aujourd'hui ?, christologie, p. 12.

3  La Parole, p. 15 : Je ne crois pas en "Dieu", je crois en la Parole de Vie, p. 15 ; Le témoignage intérieur secret du Saint Esprit, la trans­cen­dance, p. 17 ; La prédication, p. 18 ; Parole et Liberté, p. 19 ; Parole et Culture, p. 20 ; Convic­tions et sentiments, p. 21 ; Le passé et l'inaccompli, p. 22.

4  Le Rêve visionnaire de Jésus, p. 25 : Rêve et vision, p. 25 ; Le Royaume des cieux, la basiléïa, p. 25 ; Les Églises et le Règne, p. 27 ; La Vision du Règne , état des lieux, p. 28 ; La Vision du Règne, quelques aspects, p. 29 ; La Vision de Jésus à l'épreuve de la Croix, p. 31 ; Le péché, p. 32 ; Le mal, p. 33 ; Le Salut, p. 35.

5  Entrer dans la vision de Jésus - Être accueillis dans le règne de Christ , p. 37 : Le Christ, p. 37 ; Le moment paulinien, p. 37 ; Aujourd'hui, l'envi­ron­­ne­­ment,  p. 37 ; Comment entendre "être" dans l'expression "être en Christ" ?, p. 39 ; Discerner les temps, p. 42 (la concentration christologique) ; L'Esprit, la Trinité,  p. 43.

6  Les Témoins, p. 45 ; Ni élus ni saints, mais témoins, p. 45 ; Témoigner, p. 46 ; Annoncer à tous l'Évangile de la Récon­ci­lia­tion, p. 47 ; Attester en Église de la grâce, p. 48 ; Témoigner personnellement du don de la justice, p. 49.

7  L'Acquisition par la foi p. 51 ; L'acquisition du salut par le foi, textes bibliques p. 51 : Un environnement nouveau, p. 54 ;  La Nouvelle Alliance, p. 55 ; Un sens donné à nos vies, p. 56 ; Un sentiment d'espérance, p. 57 ; Une éthique, p. 57 ; Le sentiment de l'éternité ou de la Vie, p. 58 ; Tout au long de la vie, p. 60.


Liste des abréviations bibliques utilisées, p. 63

Table des matières, p. 65








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Loyaux avec la foi et envers nous-mêmes : Présentation, Résumé, 1 : La Foi, 2 : L'Evangile, p. 5 à 14, 3 , La Parole p. 15-24

JACQUES     GRUBER                                                 LOYAUX avec la FOI   et envers nous-mêmes une ouverture...